Durban II et ma soirée documentaire niaiseux

Une fois n’est pas coutume : hier soir, j’ai regardé la télé. Et parce que je l’ai fait dans un moment de grande détresse mentale, j’ai été jusqu’à choisir Arte. Bon, soyons franc : j’avais repéré le programme depuis quelques jours et je savais qu’il y aurait un reportage réalisé par Caroline Fourest. Vu le pédigrée de la réalisatrice, je m’attendais à beaucoup tripoter le bouton « Brightness » de ma télé en vue de compenser les sombres conneries du discours proposé. Je fus surpris.

Le sujet ?

Il porte essentiellement sur le Conseil des Droits de l’Homme à l’ONU et comment cette instance est devenue le lieu d’une bataille idéologique rangée. On notera le sens de l’a-propos d’Arte puisque la chaîne diffuse le reportage en plein pendant les débats dit de Durban II, dont on peut dire avec euphémisme qu’ils sont assez mouvementés actuellement.

Comme je l’ai dit, je fus assez surpris : je m’attendais à une attaque massive de moraline, avec les biais anticléricaux très marqués de la Fourest. Ce fut plus subtil, et, force est de le constater, le reportage met de façon relativement correcte en lumière les pratiques lamentables au sein de l’institution onusienne. J’irai même plus loin : l’analyse de la situation et l’historique dressé permet de rendre honnêtement certaines des raisons qui ont amené l’ensemble de l’édifice dans l’état de déliquescence exposé au cours du documentaire.

En substance, il est découpé en deux gros morceaux. Le premier expose la charge menée contre la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme de 1948 par les pays non démocratiques. Le second volet montre l’utilisation concrète des tactiques d’intimidation basées sur la religion pour faire taire les principaux opposants des régimes dictatoriaux sur toute la planète.


Fidèle représentation du Machin

Ainsi, la première partie montre comment l’accession aux Nations-Unies d’une grande quantité d’états totalitaires aura permis à ceux-ci, par le simple jeu des votes tel qu’il est en place au sein de l’institution, de réduire à la portion congrue les pays démocratiques qui se sont de plus en plus souvent retrouvés à jouer sur la défensive devant des blocs animés par la Chine, la Russie, les états africains ou les pays musulmans. Lentement mais sûrement, les démocraties sont placés dans la position d’opposants plus ou moins virulents mais inutiles à un processus d’abâtardissement du texte fondateur.

Quant à la seconde partie, elle montre comment les alliances et les groupes noués au sein du Conseil auront permis l’émergence d’un véritable tabou sur la religion qui sert de prétexte à bien des censures. Le procédé rhétorique est relativement simple puisqu’il a été employé depuis longtemps pour faire taire les opposants gênants.

Soit les uns utilisent le Tu Quoque : après tout, puisque les USA ont mis en place Guantanamo, et qu’ils se disent pourtant officiellement du côté des démocraties vertueuses et défenderesses des Droits de l’Homme, la torture et l’emprisonnement arbitraire ne peuvent plus être dénoncés chez les autres. En somme, les actions ponctuelles mais catastrophiques des Américains à ce sujet servent de véritable blanc-seing aux pires raclures planétaires.

Soit les autres crient au son de l’islamophobie ou du racisme, muselant ainsi leurs opposants en leur renvoyant leurs erreurs passées et leurs intolérances historiques à la figure pour mieux camoufler leurs propres abominations et discriminations lamentables.

La Conférence sur les Droits de l’Homme devient alors rapidement un pur jeu politique et rhétorique où les uns et les autres comptent mollement les points, se regardant en chiens de faïence, en détricotant sereinement les maigres avancées juridiques au gré des humeurs.

Ceci étant posé, j’ai tout de même quelques critiques de taille à faire valoir sur ces constatations de Fourest.

D’une part, il y a une tendance dans ce documentaire, subtile mais décelable, à mettre assez facilement sur le dos des Etats-Unis l’amoindrissement du message universel porté par les démocraties. Il est assez peu montré comment l’auto-flagellation perpétuelle des sociales-démocraties actuelles auront précisément donné du grain à moudre aux totalitaires en leur fournissant tout cuit un angle d’attaque. Certes, les Américains n’ont pas été les derniers dans leur croisade du politiquement correct, mais force est de constater que les Européens en général et la France en particulier n’ont jamais hésité à se vautrer dedans non plus.

D’autre part, Fourest conclut son documentaire en disant en substance que si cet organe des Nations Unies n’est pas parfait, il a le mérite d’exister et de fournir un miroir de l’état du monde. J’avoue avoir été assez agacé par le manque de lucidité de cette conclusion gnangnan ; c’est voir l’arbre sans distinguer la forêt et c’est louper la caractéristique essentielle du machin onusien : il s’agit d’une représentation assez fidèle de la façon dont périssent lentement les démocraties, avec cette mise à égalité délétère des pays les moins invasifs sur le plan individuel et des pays les plus nauséabonds en matière de libertés et de droits humains.

A ce titre, la Conférence montre exactement tous les problèmes inhérents à la démocratie, qu’elle soit au niveau d’un pays et s’exerçant entre individus élus, ou qu’elle soit au niveau mondial et s’exerçant entre pays :

  • on retrouve ainsi la formation de groupes, de coalition, avec l’écrasement ou le gommage des individualités ou des spécificités des pays ; le Maroc se retrouve ainsi à abonder dans le sens du Soudan, de la même façon qu’on retrouve dans un même groupe des individus comme Frêche et Bianco…
  • comme dans toute démocratie « bien huilée », la conférence favorise la loi du plus fort et/ou du plus bruyant. Les groupes les plus forts numériquement ou ceux qui font le plus de bruit par tout moyen rhétorique utile, aussi nauséabondes soient leurs propositions, se retrouvent à prendre la parole et s’auto-congratuler dans une bonne humeur et une décontraction typique des meilleures assemblées législatives de fin de règne. On attend le jour où, comme régulièrement nos députés, ils s’auto-amnistieront pour leurs crimes de masse.

Bref. Non seulement tout ceci n’offre aucun rempart des individus contre les pires dictatures, mais en plus l’institution onusienne oscille entre le tremplin médiatique, la bouffonnerie internationale ou la pantalonnade indécente. Pire, et là, Fourest me paraît trop contente d’oublier cet aspect, la montée en puissance des dictatures au sein de la Commission aura eu pour effet de leur donner une apparence de légalité, une sorte de légitimité frappée du sceau onusien lorsqu’ils commettent leurs forfaits. En clair, tout montre qu’au contraire de donner une image fidèle du monde, l’institution onusienne se comporte véritablement comme une chambre d’enregistrement et une caisse de résonance pour les régimes les plus liberticides.

Encore une fois, au travers de cette volonté à peine cachée d’excuser la Commission pour ces dérapages de plus en plus grossiers, on sent percer l’inextinguible envie d’un « gouvernement mondial » qui, enfin, règlerait une bonne fois pour toutes tous les problèmes individuels, de la pauvreté à l’exclusion en passant par toutes les discriminations possibles et imaginables.



Le documentaire était suivi d’un débat impliquant notamment Cohn-Bendit, gage absolu qu’on allait explorer consciencieusement le niveau zéro des idées politiques à la mode. J’ai donc coupé.


Pour référence : le reportage d’arte sera disponible sur http://arte.tv/plus7.

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Commentaires10

  1. walkmindz

    Le racisme n’est plus ce qu’il était, perdu entre l’accomplissement aussi obsessionnel que personnel que recherchent ses nouveaux adhérents et la dérégulation dogmatique engendrée par le peu de morale des marchands d’armes.
    Heureusement, il nous reste la religion, seul et unique rempart garantissant fanatisme territorial et justice œcuménique à ceux prononçant son nom.

    Avec la disparition du racisme banal, les associations parasitaires pour l’entrée en boîte de nuit pour tous peuvent s’inquiéter…
    La suite ici : souklaye.wordpress.com/20…

  2. Nicolas007bis

    Brillant compte-rendu/commentaire du documentaire que je vais m’empresser d’aller regarder sur leur site.
    Il se trouve qu’il rejoint la question posée un peu partout et plus ou moins explicitement par LomiG dans un récent billet http://www.expressionlibre.net/2... : fallait-il que les démocraties participent ou boycottent Durban le retour ?
    A cette question, je répondais « oui » considérant que sinon c’était laisser un boulevard aux dictateurs et islamistes de tous poils ! …et il me semble que le communiqué final me donne raison ! …mais manifestement j’étais bien seul !

    Evidemment, ce n’est pas la même question que le « Conseil des Droits de l’Homme de l’ONU » tel qu’il fonctionne, a-t-il un sens ? Question à laquelle on peut répondre « non » pour toutes les raisons évoquées dans ton billet.

  3. Sur cet aspect précis (boycott, oui / non), on peut noter qu’aller sur place, c’est valider la démarche, c’est, d’une certaine façon, admettre que les Droits de l’Homme peuvent être défendus et représentés dans cette assemblée. Or, non seulement c’est manifestement faux (ces droits sont de plus en plus bafoués), mais, comme je le dis dans le billet, cela aboutit à donner une crédibilité aux actions ignobles des dictateurs.

    Ma réponse est donc claire : non seulement il faut boycotter cette conférence, mais il faudrait tout faire pour la dynamiter.

  4. Nicolas007bis

    Ouai sauf que la dynamiter et la boycotter c’est pas pareil !
    Si on ne peut pas la dynamiter, plutôt que de la boycotter (ce qui revient à se cacher les yeux pudiquement pour ne pas voir ce qui s’y dit), je pense qu’il vaut mieux essayer de la "retourner"…c’est ce qui s’est passé quand on regarde le texte auquel elle a aboutis par rapport à ce qui était voulu par certains !

    Et puis, il ne faut pas mettre tous les pays dans le même panier, il y a les "ignobles dictateurs" avec lesquelles il ne sert à rien de discuter des droits de l’homme et il y a moult pays qui oscillent entre une démocratie telle que nous l’entendons et un pouvoir autoritaire. Avec ces pays là, il y a possibilité de discuter, de faire pression, de dénoncer et d’obtenir un résultat.
    Enfin, même si les droits de l’homme ne sont pas négociables, cela ne veut pas dire qu’il faut s’arcbouter sur du tout ou rien, les progrès peuvent être partiels, lents mais réels et c’est toujours mieux que rien !

  5. Tout ce que vous dites est intéressant mais il n’y a pas besoin de cette instance de l’Onu pour permettre aux pays réellement désireux de respecter les Droits de l’Homme de faire les bonnes démarches. L’ONU en général et la Conférence des droits de l’homme en particulier ont déjà, à de multiples reprises, prouvé non pas leur totale innocuité mais bien leur dangerosité puisque ces instances n’ont jamais empêché un massacre ou un génocide et donnent en plus une véritable tribune aux voyous.

    Ce qu’il y a d’étrange, c’est qu’il ne viendrait à l’idée de personne de négocier avec des violeurs ou des tueurs les lois qui doivent punir les viols et les massacres, mais c’est pourtant exactement ce qui se passe actuellement. Je suis bien heureux d’apprendre que vous estimez que nous avons réussi à « tourner » le texte sous un jour un peu plus favorable qu’avant, mais franchement, c’est un très très maigre succès pour une série d’échecs cuisants. Et puisque le système ne permet pas d’éviter les problèmes, donne une tribune aux dictateurs, et permet à ces derniers de faire formuler le droit comme ils l’entendent, je le répète : fermons la boutique.

    Bonus : les pays qui veulent vraiment faire des efforts seront toujours récompensés (puisque les effets bénéfiques des libertés sur les hommes se traduisent toujours par un accroissement des richesses) sans qu’on ait à subir les diatribes consternantes des pays qui ne veulent pas bouger d’un iota. Or, pour cela, aucun besoin d’une instance, d’une conférence, d’une institution, ou d’un machin…

  6. maurice b.

    Toujours étonnant de voir les Liberaux se donner le beau role pour jouer les "Chevaliers Blancs" dans la lutte contre les régimes totalitaires et dictatoriaux et d’un autre coté applaudir des deux mains le discours de M. Toshiyuki Nonaka de Toyota France.
    Ce sinistre Mr Nonaka , frère jumeau du célèbre colonel Saito du film "le pont de la Rivière Kwai" pour ceux qui connaissent leurs classiques.

    "Prisonniers britanniques vous êtes ici dans ce camp sous mon autorité …vous êtes ici pour travailler…si vous ne voulez pas avoir d’ennui contentez vous de faire le travail qu’on vous a donné ….etc…"

    Il n’y a pas de quoi être fier, d’aimer ré-entendre ce genre de discours sur le sol français en 2009.

  7. Non mais maurice, t’as pas honte d’utiliser des procédés rhétoriques aussi éculés ? Quant à ta fine analyse de la lettre de Nonaka, elle sent bon la démagogie et l’absence de toute réflexion, le manque de repères sains. Comme d’hab, quoi.

  8. Tortue joviale

    Bon, je viens de finir de regarder le truc

    Tout ce spectacle et cette institution est un ramassis d’inutilité.

    Comme dans tous les parlements, les débats ne peuvent avoir d’influence sur les votes.

    La lutte se passe dans les lobbies.

    Les démocraties occidentales ont continuellement perdu leur influence et leur pouvoir de lobbying depuis le milieu des années 70. Ce, du à la mise en place continue de politiques internationales non-réalistes.

  9. Franck

    @maurice

    Comparer la situation de salariés qui gardent la liberté de démissionner (en rompant leur contrat selon les clauses de ce dernier, alors que l’autre partie, à savoir l’employeur, n’a pas tout à fait cette même liberté…) et celle de prisonniers qui risquent la mort s’ils persistent à vouloir recouvrer cette même liberté, cela montre la conception que vous avez des relations entre individus.

    Décidément, entre socialistes de gauche et socialistes de droite, la différence est bien ténue et la pensée marxiste (salariat = exploitation) visiblement partagée…

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