Régulation du net : quand l’Hadopi capote

Cela faisait longtemps qu’on n’avait plus parlé, ici et ailleurs, du Pipotron Gouvernemental sur Internet, la loi Créatures et Internet qui, en lançant deux dés à 20 faces et une invocation de démon mineur aura réussi à produire Hadopi, petit monstre gluant, déjà grassouillet et frappé d’inutilité à peine mis au monde. Eh bien il aura fallu l’approche des fêtes de fin d’années pour que l’actualité remette les couverts. À table !

Reprenons donc.

La loi Machin et Truc Sur Internet aura fini par être votée, après des péripéties dignes d’une saison de Côte Ouest, mauvais doublage inclus : Christina Del Albanella, secrètement amoureuse de John Lobby et dont le doublage français-technique -> franchouille politique lui faisait raconter absolument n’importe quoi, a dû combattre les coups fourrés de la famille Socialyst – qui a eu le toupet de se planquer derrière les rideaux du loft spacieux qui sert de scène aux ébats de la vedette défraîchie – mais est finalement parvenue à tripoter le testament de son mari pour toucher sa fortune. Oui, je sais, c’est un peu raccourci, mais c’est volontaire, les détails n’ont plus d’importance, maintenant.

Au final, la loi est donc votée, et les décrets d’applications se bousculent au portillon pour être publiés. Et là, c’est le drame : rien en vue. Ce qui pose des problèmes multiples : la Haute Autorité aux Petits Tuyaux Internet n’a pas encore commencé à harceler les internautes en les bombardant de spams ridicules du style…

« Kevin, nous t’avons choppé déchargeant boolsux.avi et christophemae.mp3 sur ton disque dur. C’est très mal : on va te couper internet, puis les couilles, puis les oreilles. Vu ce que tu en fais, ce ne sera pas une grosse perte.« 

… (ou à peu près) destinés à faire peur aux méchants et, surtout, à faire remonter les ventes de chansons approximatives et de films français gravement subventionnés dont le chiffre d’affaire ne cesse de s’effriter depuis que les jeunes, avec internet, ont découvert qu’il existait des chef-d’œuvres dès lors qu’on sortait des circuits classiques de distribution de bouillie prémâchée.

Normalement, à cette date, tout ce que la France compte de vilains hackers et autres pirates aurait déjà dû commencer à trembler dans ses chaussettes en recevant la correspondance vigoureuse de Maintient de l’Ordre sur Internet. Mais voilà, pas de décret, pas de mails.

Mieux : plus le temps passe, et plus cette loi crée une incertitude juridique croissante, notamment pour les installateurs de réseaux. En effet, ceux-ci pourraient, du jour où les décrets sont publiés, être tenus responsables de n’avoir pas sécurisé les accès de telle ou telle partie du réseau qu’ils déploient. Seul problème : on ne sait pas exactement quelle partie du réseau est concernée, quelles sont les risques couverts ou pas, quels sont les efforts que les professionnels devront déployer. En bref, on court dans la forêt avec des lunettes de plongée couvertes de cochonneries vissées sur les yeux. Un choc frontal est à prévoir.

Encore plus fort : on est toujours sans nouvelles des modalités de fonctionnement du putatif logiciel espion, chargé de pouvoir apporter la preuve que l’abonné était bien sécurisé pendant qu’il fricotait sur internet. On frémit d’ailleurs à l’idée d’un tel logiciel, produit en closed sources par les plus fins experts que l’état français aura pu trouver, installé sur les machines (virtuelles pour certaines) linux, MacOS ou Windows (toutes versions). Rien que la gestion des différents parfums de Windows risque d’être un cauchemar puissamment pompe-fric. Mais baste, quand le gouvernement a décidé, l’intendance suivra. Na.

Mais alors qu’HADOPI est encore en gestation (et on voit que le bébé risque d’être joufflu), les petits bouffons de la SACEM et de l’ADAMI, sentant l’odeur de la bonne galette, poussent à la roue d’une taxation globale des internautes en l’échange de … ben de rien, tiens, ma bonne dame. On dirait une nouvelle arnaque, de loin. De près aussi, d’ailleurs.

Si l’on ajoute les pertinentes interventions du sémillant informaticien et député de renom, Frédéric Lefebvre, qui a bien tout compris d’interweb et des mulots et de touiteur et qui sait bien comment la technologie fonctionne et peut donc donner un avis éclairé, ou si on tient compte des remarques significatives du publicitaire et informaticien de renom, Jacques Séguéla, qui a bien tout compris aussi des technologies Rolex P2P et pour qui le HTTP masquerading ou le port knocking n’ont aucun secret, eh bien … on se dit que les débats en France n’ont pas fini de pédaler dans une semoule épaisse et roborative.

Mais il y a un souci : quand des gens dépassés tentent de mettre des boulets à ceux qui ne le sont pas pour tenter de les rattraper, les victimes potentielles se mettent généralement à courir plus vite. Dans ce combat perdu d’avance, les régulateurs fous ne gagnent que sur un tableau : celui du ridicule.

Redisons-le ici : l’état n’a pas à servir la soupe aux majors. Le problème de fond du droit d’auteur ne pourra pas être résolu par une loi purement technique et déjà en retard. La nature du problème réside essentiellement dans le fait que ces majors doivent, pour survivre, comprendre qu’ils font leur beurre en vendant une information qui est recopiable physiquement à l’identique sans aucune perte et sans difficulté, et qu’ils n’offrent aucune valeur ajoutée sur cet acte.

Tant que cela durera, tant qu’acheter un CD ne procurera qu’un bien-être marginal, nul ou négatif, sur l’obtention, légale ou pas, de la même information sous forme dématérialisée, des dinosaures calcifiés comme Pascal Nègre se battront contre des moulins à vouloir récupérer leur chiffre d’affaire bâti sur une illusion.

Ce n’est pas la vente du droit d’écoute ou de visualisation d’une oeuvre qui constitue le coeur de métier des majors, contrairement à ce dont elles sont (de moins en moins) persuadées. De même que Kodak ne vendait pas des souvenirs sur papier, mais des produits chimiques, et a dû s’adapter très vite à l’arrivée des appareils numériques pour ne pas sombrer, les majors sont sensées vendre un catalogue ou un label de qualité, une certaine valeur d’artiste, les concerts qui vont avec, et un marchandising ad hoc. La galette en polyacrylate est, stricto sensu, sans intérêt physique.

Mais voilà : l’industrie du disque ou du cinéma n’est pas sur un marché libre. Elle s’est positionnée sur celui, plus juteux, du marché politique qui, moyennant coercition (la loi), peut rapporter aussi gros sans les efforts d’innovations et de changements que l’arrivée du numérique suppose.

Or, l’usage de la force, lorsqu’il n’est motivé que par une mauvaise sclérose, aboutit généralement à de gros soucis…

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Commentaires22

  1. Rom1

    Je sais que c’est hors-sujet (mais que rajouter ?), mais j’ai trouvé un article sur un de vos sujets favoris, sur le site d’une de vos journaux… que vous ne lisez peut-être plus:

    http://www.lemonde.fr/economie/article/2009/12/09/les-marches-financiers-sont-en-train-de-recreer-une-nouvelle-bulle_1278110_3234.html#ens_id=1216746

    Le potentiel de nuisance d’un filtrage du net, ceci dit, me semble bien plus élevé que celui de Hadopi. Avec la pédophilie pour faire passer la pilule, on va vous accuser de défendre les déviants sexuels en plus de vouloir la mort des artistes.
    Mais comme l’avait signalé Autheuil, les lobbyistes derrière les suggestions de filtrage sont d’un autre gabarit que les bras cassés d’Hadopi. Ils pourraient même arriver à faire une loi constitutionnelle du premier coup. Brrr…

    1. Non. Il est normal qu’on soit payé pour un travail. Mais le travail de l’artiste, lorsqu’une galette de plus est produite, est nul. Et lorsqu’il y a 0 galette et 0 perte de propriété, 0 usure, … il n’y a pas salaire supplémentaire.

      En tout cas, c’était comme ça pendant des milliers d’années, et, à part cette parenthèse de quelques années récemment, ça va redevenir comme ça.

  2. philippepsy

    Et donc, le travail de l’artiste perdure car vous n’achetez pas une galette mais un support contenant l’œuvre de l’artiste. Après libre à vous de décréter que le CD est un vol pourquoi pas, il n’en est pas moins que le télécharger constitue un vol. De la même manière que si vous décidiez de vendre des photos d’une œuvre d’un sculpteur. Appliquons votre « recette » aux livres ? Après tout, le travail d’un écrivain intervient peu dans le cadre de l’impression non?

    Donc quoique vous pensiez, c’est du vol.

  3. philippepsy

    Ceci dit, dans la mesure où la plupart de ces œuvres sont largement subventionnées sans que l’on nous demande notre avis, parfois télécharger c’est se faire justice soi-même. C’est interdit par le droit mais c’est humain 🙂

    Sinon, c’est du vol, et ça c’est un impératif catégorique ! ON NE VOLE PAS

    1. @philippe : bah non. Votre affirmation, aussi martelée soit-elle, n’est pas assise sur un argument. Le travail de l’artiste est de produire la musique, mais dès lors qu’elle est produite, le travail de reproduction, ce n’est pas lui qui le fait du tout. Ce qui perdure, c’est l’information de la reproduction, si vous voulez, mais ce n’est plus le travail de l’artiste, tout juste une copie. Pour l’exemple du livre, ce qui gêne le discours est la notion de plagiat (qui, elle, appartient à un autre domaine), mais en terme d’information, son travail a consisté à assembler des mots et à produire le livre lui-même. Une fois celui-ci produit, son travail s’arrête.

      Ce qui semble vous gêner, c’est que l’artiste serait « acculé » à trouver un mécène, comme il n’y a pas si longtemps. Mais en pratique, le droit d’auteur et le droit de copie n’est absolument pas indispensable pour vivre de son métier d’artiste (il y a de nombreux exemples, dont l’un des plus célèbres est Trent Reznor) ; pour ma part, que le nombre d’artistes diminue et que seul un petit nombre arrive à vivre de son art ne me choque absolument pas.

  4. Lucilio

    « Donc quoique vous pensiez, c’est du vol. »

    Non. On peut parfaitement concevoir un monde sans pseudo « droits d’auteurs ». Mieux, le genre humain a vécu l’écrasante majorité du temps sans « droits d’auteur ». Shakespeare, Velazquez ou Mozart étaient payés pour leur travail. À la livraison, un seul paiement et basta. Et celui qui achètait l’oeuvre en faisait ce qu’il voulait ; il la gardait sous clé ou il en faisait le maximum de publicité, de diffusion ou de copies.

  5. Charles

    Le téléchargement c’est peut être du vol mais c’est avant tout le retour de bâton d’une stratégie marketing sur plusieurs dizaines d’années. Ils ont de manière parfaitement conscientes crée un besoin musical et profité de sa rareté pour communiquer et vendre le produit … la stratégie marketing a tout simplement que trop bien marché, tous le monde a compris que la musique c’était un bien cher et rare, donc en trouver gratuitement c’est une aubaine, un peu comme trouver une piece de 2 euros par terre.

    Moi ce qui m’étonne c’est qu’ils essayent pas de compenser en baissant les prix et augmentant le volume. Proposer toute la bibliothèque à des prix vraiment intéressants, ça augmentera le volume des transactions. On pourrait se permettre d’acheter beaucoup plus de musique et tous le monde s’y retrouverait … il faut sortir de la rareté et rentrer dans une économie d’abondance … musicale bien sur

  6. philippepsy

    @Lucilio, h16 et Charles
    en l’état actuel de la législation, cela reste du vol. Invoquer les mânes de Molière ou revendiquer une meilleure stratégie marketing n’y changera rien.

    Vous êtes comme les fumeurs de shit qui revendiquent le nombre de fumeurs pour légitimer leur pratique.

    Même si l’art n’a pas attendu cela pour exister, je suis pour les « droits d’auteur ».

  7. philippepsy

    Et puis, euh puis je rajouter que pour des libéraux vous êtes un peu curieux. Moi qui pensais que le prix était librement choisi, à charge pour l’acheter d’acquérir ou non le bien proposé ?

  8. bibi33

    Le prix est choisi par l’acheteur et pour lui le prix de la copie de 1 et de 0, c’est zéro quand il télécharge pour 0.

    Si il estime que ça vaut plus que zéro, il paye le créateur, voir l’exemple de Radiohead, et il ne paye plus la maison de disque car cet intermédiaire est devenu inutile.

    Le problème est que pour l’instant les artistes sont encore sous contrat pour la production d’album avec les maisons de disques, mais cela ne durera pas car c’est dans l’intérêt de l’artiste (qui touche grosso modo 5 à 10% sur un CD vendu, soit moins que l’état qui touche 16,39%) et du consommateur.

    Que vous soyez pour ou contre le droit d’auteur ne change rien à l’histoire car nous allons vers la disparition des maisons de disques, et aussi à mon avis des maisons d’éditions, qui seront remplacer par des imprimeurs payer pour faire de la copie et seulement de la copie.

    Enfin seul resterons les studios de cinéma car leurs revenus sont diversifiés entrées en salles, produits dérivés, vente de séries aux chaines TV qui sont prêtes à payer fort cher pour être le premier diffuseur.

  9. philippepsy

    Je ne doute pas que tout ceci évoluera et que les maisons de disques se sont plantées sévèrement. C’est pour elles, un baroud d’honneur. Mais je pense aussi qu’un artiste doit être payé pour son travail. Bien sur, à l’avenir il faudra refaire des tournées et mouiller la chemise et non plus se contenter de qq grandes salles et de ventes de disques.

  10. bibi33

    @philippepsy
    « Mais je pense aussi qu’un artiste doit être payé pour son travail. »
    C’est ce que fait le ministère de la culture avec notre argent.

    Le travail ça ne vaut rien, rien d’autre que le prix auquel on est prêt à le payer.
    Si tous les artistes damnés de la terre doivent être rétribués, mais ou vit-on : en fRance.

    Et pour finir un petit peu de Dire Straits :

    « And Harry doesn’t mind if he doesn’t make the scene
    He’s got a daytime job he’s doing alright
    He can play honky tank like anything
    Saving it up for Friday night
    With the Sultans with the Sultans of Swing »

  11. philippepsy

    @bibi : je pense comme vous sauf que lorsque vous téléchargez vous refusez de payer le prix indiqué. Vous devenez donc un bandit !

    Pour le reste, il va sans dire que je suis opposé à toute forme de subventions.

  12. bibi33

    Perdu je ne télécharge que des œuvres libres de droit ou dont je me suis déjà acquitté les droits en les ayant achetées sur un autre support (vinyle K7 audio ou vidéo).

    1. maurice b.

      Je ne vois pas en quoi le fait d’avoir payé sa place pour voir un film en salle, donne le droit de le télécharger sur son disque dur.

  13. Mateo

    Vous expliquez mal/peu votre point de vue à philippepsy. Je n’ai pas le temps de le faire, je dois partir. Jesrad avait fait une paire d’articles qui expliquait très bien le point de vue libertarirn sur la question des droits d’auteur, si vous pouviez les retrouver et coller les liens ici..

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