L’Etat, l’Interweb et son tarif social

Notre merveilleux gouvernement, toujours prompt à faire dans le socialisme, et de surcroît très enclin à vouloir museler maîtriser les outils de communications qui ne lui sont pas totalement inféodés familiers, a donc dernièrement décidé de proposer, très sérieusement et sans sourciller, la mise en place d’un Internet à Tarif Social. Snif, Snif ? Mais ? Mais ?! Mais on dirait bien une odeur de déjection, là, tout d’un coup…

Je l’ai déjà dit à de nombreuses reprises : si les politocards qui nous gouvernent sont experts, c’est exclusivement dans le mensonge, le pipeau, le blabla froufroutant de la politique-paillette, dans le spectacle, les jongleries, bouffonneries et autres clowneries. Pour tout le reste, ils sont – passez-moi l’expression – à chier tout nu sur la moquette du salon.

Et Fillon, aussi inoffensivement benêt puisse-t-il paraître, n’échappe pas à la règle : il ne connaît rien de rien à l’Interweb. Les p’tites connexions, les p’tits fournisseurs d’accès et les p’tits abonnements, tout ça, c’est du babylonien pour lui.  Tout ce qu’il sait, c’est que son patron lui a demandé de faire, une fois encore, un peu de foin autour d’une idée générale, histoire d’occuper le terrain et éviter que le vide intersidéral de sa politique sociale et économique ne devienne visible.

Alors, en courageux petit soldat, François se lance dans un petit discours mal troussé. Utilisant tous les artifices habituels et la mitrailleuse à bons sentiments, on apprend ainsi que, je cite :

« Internet est devenu un outil essentiel au même titre que l’électricité, y accéder à un tarif abordable et à haut débit est un impératif de justice sociale »

Voili, voilà, Internet, c’est de l’essentiel comme l’eau et l’électricité. Moyennant quoi, on veut imposer un tarif à 20€, dit tarif de base, aux fournisseurs… On regrette, d’ailleurs, au passage, que la constatation ne soit pas allée plus loin. Je la refais, version Plus de Couilles :

« La téléphonie mobile sur iPhone d’Apple est devenu un outil essentiel au même titre que l’électricité, y accéder à un tarif abordable ainsi qu’à iTunes pour pas trop cher est un impératif de justice sociale »

Vous voyez, ça marche aussi. Et comme mon espace n’est pas trop compté, je vous en refais une autre, version Once More, With Feelings :

« Les sex-toys sont devenus des outils essentiels au même titre que l’électricité, s’en procurer à un tarif abordable et à des coloris variés est un impératif de justice sociale »

Et là aussi, ça fonctionne encore. Ça fonctionne d’autant bien qu’on peut, finalement, mettre n’importe quoi : pour des raisons de justice sociale, on peut ainsi réclamer de la confiture sur chaque tartine le matin, le caviar et le champagne pour tous à partir de 21h, et tout ce que vous voulez au milieu à commencer par un patron sympa et des collègues rigolos. Question de justice sociale, vous dis-je (ah bah oui : c’est un concept flou dans lequel on peut mettre n’importe quoi, moi j’ai choisi les putes et le champagne, vous, vous pourrez prendre les haricots verts et le jambon si ça vous amuse, chacun son trip).

Mais le plus amusant, au delà du blabla de politicien à la graisse de hérisson, c’est la justification vasouillarde fournie pour expliquer cette nouvelle lubie gouvernementale : si l’on veut mettre en place un tarif social d’Internet, c’est parce que, suite à une étude du Crédoc de juin 2009, on a découvert que les « box » internet étaient finalement plus rentables pour l’utilisateur final que l’abonnement France-Télécom de base, qui ne fournit qu’une ligne téléphonique pourrie, un service tout minable et le tout à des tarifications obscènes et rigoureusement incompréhensibles pour le pékin moyen.

Là, on peut s’imaginer le ministre découvrant le rapport : « Oh, mais, argh, que lis-je ici ? » Yeux exorbités, lippe pendante, cheveux ébouriffés devant l’impitoyable réalité qui prend corps à chaque nouvelle ligne parcourue d’une main fébrile.  « Par la peste, ainsi donc, le ci-devant opérateur national devenu historique n’est pas capable d’assurer un service comparable à Free ou Numéricâble ? Tudieu, j’enrrrraââage ! »

Le sourcil se fronce et se fait ombrageux, l’œil auparavant fol et hagard se fixe brutalement et focalise l’horizon, la lèvre se ressaisit et, d’une voix grave et impétueuse, le ministre décoche, implacable : « Cela ne peut être ! Si Dieu me prête vie et courage, mon armée de fonctionnaires va produire moult lois et forces règlements et nous viendrons à bout de la misère et de la fracture numérique ! Foin de tergiversations, mes amis ! Haut les coeurs et boutons l’Interweb cher hors de Fraônce ! A moi, du Fisc et de la Culture, à moi, de la Justice ! Chevalier Hadopy, en avant, imposons le Tarif Social de l’Interweb !  »

Bon, c’est un chouilla romancé, on s’en doutera, mais je ne pense pas être trop loin de ce qui a pu se passer dans la tête du mange-buvard qui a pondu ce remarquable morceau d’anthologie. Car à bien y réfléchir, ce tarif social, c’est de la couille en barre. On dirait du Sarkozy de première bourre : effet d’annonce, dossier mal documenté, pas de concrétisation.

Le ratage.

En effet, d’une part, des offres commerciales à 20€ existent déjà. Chez Alice et Numéricâble, par exemple. Zut et crotte. Pour faire vraiment peuple, il aurait fallu proposer un tarif social à 5€, voire Internet Payé Par Tous Gratuit Pour Tous ; aussi stupide, mais moins petit bras. Et avec une telle mesure, on aurait certainement eu les applaudissements du public. Or, si pour avoir du gâchis, il suffit de laisser faire l’État, pour obtenir une grosse catastrophe, rien de tel que le soutient financier du contribuable.

Et d’autre part, non, Internet n’est pas un indispensable pour vivre. On trouve des cafés internet, on trouve des hot-spot wifi gratuits ou à des prix ridicules, et on peut, si si, s’en passer complètement.

Surtout, comme le dit fort justement keeg sur son blog, cette idée de tarif social revient à traiter les conséquences de la misère, et surtout pas les causes.

Ceci étant posé, on peut se demander ce qui passe dans la tête d’un ministre pour oser présenter un machin aussi puissamment ridicule. Car, dans ce bas monde, rien n’est réellement gratuit, et surtout pas les actes de politiciens chevronnés qui, s’ils sont violemment techno-challenged, n’en savent pas moins manier les médias pour, comme des magiciens de Prisunic, cacher ce qu’ils fomentent en douce.

En effet, on sait déjà depuis un moment que si l’on veut tuer un domaine, rien de tel que de le subventionner. Le jeu vidéo français est l’exemple le plus récent qui me vienne à l’esprit, mais on peut prendre à peu près n’importe quoi, ça marche toujours pareil : on veut d’abord tout contrôler, on n’y arrive pas trop, alors on subventionne, puis le niveau général s’effondre et enfin, on noyaute et on musèle.

De loin, on dirait l’histoire de la presse en France. Ou celle du cinémaâah français d’ôôteurs. Ou de n’importe quel domaine sur-subventionné, subsidié comme un vampire sous perf. Passées quelques années, c’est la cata : presse pourrie, cinéma risible, et plus aucun studio de création de jeux vidéos crédible sur le territoire français. Efficace.

De plus, avec HADOPI, on avait déjà eu un aperçu de la puissance de feu et du calibre des débilités auxquelles on allait devoir faire face dans les prochaines années.

Avec le traité ACTA, on change de niveau. Cela rejoint, d’ailleurs, mon précédent article sur l’Italie dont les poussées de censure laissent penser que la tendance n’en est qu’au début. Ici, il s’agit de mettre en place des règles internationales très contraignantes pour, littéralement, museler la créativité telle qu’elle existe actuellement sur Internet.

Or, si le Réseau des réseaux ne jouait pas un rôle de plus en plus important, il est évident que les politiciens ne s’en occuperaient pas autant.  Un conclusion s’impose donc : s’ils veulent tant le contrôler, c’est qu’il y a fort à gagner pour eux, et beaucoup à perdre pour les défenseurs de la liberté en les laissant faire.

La contre-mesure est simple : informez-vous, restez vigilants, dénoncez ces élus qui fricotent tant avec ces lobbys assis sur une rente indue.

Bon courage.

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Commentaires12

  1. Higgins

    Le plus gros problème reste l’absence de concurrence réelle entre les principaux fournisseurs d’accès, que ce soit pour le téléphonie mobile ou Internet? Pourquoi ce tarif, quasiment unique, à 29,90 euros? Pourquoi la minute de téléphone mobile est-elle aussi chère en France (11 centimes, je crois me souvenir au Danemark, contre plus de 50 centimes en France)? Non seulement l’Etat nous les brise en permanence avec des propositions aussi imbéciles que celle dont tu narres l’histoire dans ton billet mais il s’avère incapable, à supposer qu’il le veuille ce dont je doute, de faire respecter une règle aussi élémentaire que celle de la concurrence. Le libéralisme doit vraiment faire peur à certains.

    1. @Higgins : le libéralisme suppose une certaine transparence, une mise en lumière de la plupart des pratiques que les mafieux officiels (état et affidés) ne veulent pas voir divulguées.

      @Keeg : merci 🙂

  2. Keeg

    Merci pour le lien. Je ne connaissais pas ton blog (honte à moi), et honnêtement, je viens de lire cet article ci-dessus, ton style d’écriture est PHÉ-NO-MÉ-NAL (et il va sans dire que je suis d’accord avec tes ton avis et tes propos). J’adore, tout simplement.

    Je repasserais bien vite, à n’en pas douter, bravo !

  3. Démocrate

    J’ai même entendu parler dans je ne sais plus quel magazine que certaine municipalités voulaient offrir  » l’internet citoyen pour tous » avec soit la mise à disposition de points d’accès ou pire encore une sorte d’abonnement internet « offert » par la municipalité. Ce qui rappelle, un peu la proposition de Nicolas Sarkozy http://www.infos-du-net.com/actualite/14656-internet-universel-2010.html ( je vois que vous n’en avez pas parlé).

    Un site dans ce trip:

    http://www.villes-internet.net/

  4. Hoho

    > Le plus gros problème reste l’absence de concurrence réelle entre les principaux fournisseurs d’accès, que ce soit pour le téléphonie mobile ou Internet? Pourquoi ce tarif, quasiment unique, à 29,90 euros? Pourquoi la minute de téléphone mobile est-elle aussi chère en France (11 centimes, je crois me souvenir au Danemark, contre plus de 50 centimes en France)?

    Deux cas bien différents ! Dans le premier cas (fournisseurs d’accès Internet), le tarif est le même partout car, justement, la concurrence fonctionne très bien, et je peux dire sans trop me tromper qu’a 30 euros par mois tout compris, on est très proche du prix « plancher ». Tout n’est pas pourri en France, et l’accès a Internet est vraiment un truc qui marche bien. Je vis en Irlande ou, même en habitant au centre de la capitale, je paie deux fois plus cher qu’en France pour un service bien plus limité (rien que la location de la ligne a Eircom — l’opérateur historique ancien monopole d’État — coûte 25 euros…)

    Pour la téléphonie mobile, c’est l’inverse : en France c’est un cartel (ce qui explique les prix élevés et les offres pourries) alors que le marché est plus concurrentiel en Irlande (5 opérateurs).

  5. bobfuck

    Il faut rappeler qu’avant l’arrivée de Free, l’offre ADSL française faisait vraiment de la peine. Niel est un emmerdeur : il casse les prix, emmerde la concurrence, et gagne une montagne de fric, pour le plus grand bonheur des consommateurs. Si la France a une des meilleures offres d’ADSL maintenant, c’est grâce à Free.

    Donc, j’espère vraiment que Free va mettre le bordel dans les offres mobiles, comme ils l’ont fait avec l’ADSL.

    Ils ont un réseau de freebox wifi qui maille tout le territoire urbain. Il suffit d’un téléphone portable compatible WiFi pour se connecter en SIP sur n’importe quel hotspot wifi compatible, et téléphoner GRATOS et ILLIMITÉ au tarif freebox.

    Bizarrement, les téléphones vendus par les opérateurs du cartel mobile français interdisent tous le SIP…

  6. Marco33

    Bonjour h16,
    Pas de rapport direct avec le sujet, mais plutôt avec Hadopi, ou plutôt ceux qui sont derrière ce machin :
    Quand un labo pharmaceutique découvre et brevète une molécule, ce brevet a une durée de vie de 25 ans (en fait 20 + 5) : car entre le dépôt du brevet et sa commercialisation (AMM : autorisation de mise sur le marché), il se passe entre 10 à 12 ans. Ce qui laisse une petite douzaine d’année en moyenne pour que le labo : 1-amortisse son investissement, 2-gagne du pognon pour ses actionnaires et en faire venir d’autres, permettant ainsi des progrès dans le recherche médicale (en résumé quoi….) et optionnellement de sauver des vies.

    Pour le monde des artistes, toute oeuvre est protégée en France jusqu’à …(roulement de tambour)..70 ans post-mortem !!
    Bref un fromage magnifique qu’internet (avec votre souris) tend à faire disparaître….Un scandale quoi : finis le tube qui vous permet d’engranger chaque année sans rien plus glander, pour vous et vos zenfants devenus zexperts en gestion de votre tube……
    C’est pourquoi aussi ce milieu est féroce, mafieux dans sa manière de fonctionner, et ou pour donner le change, on se la joue gentil-gens-de-gauche-proche-du-peuple-pleins-de-bonnes-zintentions-avec-vos-sous………

    Rien à voir avec ce que je viens d’écrire,mais Sarko, il se chiraquise vite non? Et puis, c’est bizarre cette malédiction Elyzéenne qui fait qu’un homme de droite (enfin il paraît….) se met à nous pondre des trucs socialistes…..

  7. maurice b.

    >Pour le monde des artistes, toute oeuvre est protégée en >France jusqu’à …..70 ans post-mortem !!
    >Bref un fromage magnifique…. le tube qui vous permet >d’engranger chaque année sans rien plus glander,

    Il est vrai que c’est un problème : ainsi, pour diffuser du Lara Fabian dans les ascenceurs à la Défense en 2050, il faudra toujours s’acquitter d’une redevance à la SACEM. Evidemment, il n’y a guère que dans les ascenseurs de l’UMP (par ailleurs toujours coincés) qu’on écoutera encore du Lara Fabian en 2050, mais franchement, payer pour ça… On devrait plutôt se faire payer pour le supporter, non ?

    Oui, mon bon maurice. Mais je ne suis pas sûr que les goûts de chiotte du parti majoritaire excusent tout.

  8. brice aum

    @marco33.
    Prenons l’exemple d’un actionnnaire qui aurait acheté 10 actions d’une société cotée en bourse, il y a plus de 15 ans, et qui n’aurait plus jamais ré-investi depuis.
    Chaque année cet actionnaire continue de percevoir les dividendes de la dite société.Il ne viendrait à personne l’idée de dire: »ça fait 15 ans qu’il a investi mais comme il est devenu particulièrement inactif , au bout d’un certain temps on ne lui versera plus rien ».
    Pour les artistes c’est pareil: je ne vois pas pourquoi ils ne pourraient plus percevoir les dividendes de leurs creations, quand bien même cela ferait 20 ans voire plus.

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