Libération et les petits trous de la Société Générale

Encre une nouvelle affaire qui défraie la chronique. A qui la doit-on ? Encore et toujours Libé. Fut un temps, c’était le Canard Enchaîné qui alignait les révélations et autres scoops. Une différence de taille : là où le Canard a plusieurs fois montré l’excellente pertinence de ses renseignements, Libération, surtout ces dernières semaines, a réussi le pari à faire douter de ses articles de façon systématique. La perte de lectorat joue d’ailleurs beaucoup dans le besoin, pour le quotidien, de faire du tirage. Ceci posé, que se cache-t-il derrière ce nouveau rebondissement ?

On peut analyser l’article de Libération sous deux angles.

En première analyse, on peut constater qu’à mesure que la criiiise grandit, les positions les plus délicates des banques se délient et des trous auparavant cachés par d’habiles contorsions comptables se font jour devant un public consterné. Et pour la Société Générale, alors qu’une partie de ses pertes avaient pu être camouflées par les errements de son trader fou, on se rend compte que, comme c’est surprenant !, les trous sont abyssaux.

Cependant, ne nous emballons pas : ici, on parle de trous à la mesure d’une banque française, pas des habituels dérapages incontrôlés des éternels dévoreurs de fonds comme le gouvernement français ou la Sécurité Sociale, dont la moindre bavure se compte en dizaines de milliards joufflus – pour rappel : déficit budgétaire actuel : 108 milliards.

Dans ce rebondissement au dossier « SocGen fait des trous », nous nous retrouvons donc avec, peu ou prou, une grosse dizaine de milliards d’euros qui seraient partis en fumée.

Notons que Libération, qui évente cette affaire, semble bien contente de pouvoir à nouveau cogner sur un établissement bancaire dans un exposé confus, et d’ailleurs déjà nuancé par des confrères, des opérations qui menèrent à ce magnifique fiasco putatif digne d’un Crédit Lyonnais.

Dès la première lecture du papier de Libé, on souhaite que les journalistes qui ont travaillé sur la « découverte » de cette affaire ne se sont pas trop emmêlés les pinceaux, et qu’au final, l’information de base, à savoir que la SocGen serait en train de tout faire pour camoufler 11 milliards de perte, soit correcte. Il serait dommage risible qu’encore une fois chez Libé, on ait tronqué ou déformé des informations pour tenter de faire passer des vessies journalistiques pour des articles de fond(s). Ce serait ballot. Et puis, ça leur ressemble si peu…

Or, deux remarques peuvent être faites.

  • D’une part, la Société Générale elle-même semble démentir (formellement) ces informations.

« Libération fait la confusion entre des pertes et le montant d’actifs transférés en 2008 des OPCVM de SGAM vers Société générale. Le montant des actifs transférés dans le respect des porteurs de parts s’est élevé à 11,2 milliards d’euros et a fait par la suite l’objet d’une gestion active visant à réduire cette exposition »

  • D’autre part, les confrères n’emboîtent que fort mollement le pas : Le Point semble sur la défensive, La Tribune prend tout ceci avec au moins autant de circonspection. Quant aux Echos, l’affaire semble quasiment être accessoire devant le plan de licenciement qu’entraînerait la fermeture de la banque d’investissement.

Tout ceci ressemble de plus en plus à une odeur désagréable lâchée au milieu d’une réception de l’Ambassadeur : tout le monde sent bien que quelque chose de nauséabond flotte dans l’air, mais personne ne veut en parler. Reste à savoir si l’odeur est celle d’un prout insonore largué par un convive un peu trop porté sur le choux de Bruxelles et la digestion trop rapide d’informations financières mal comprises, ou si c’est l’arôme délicat d’un cadavre bancaire en putréfaction avancée.

Pendant ce temps, de démentis en démentis, Libé persiste et signe. Las, on l’a déjà vue faire, et ce n’était pas glorieux.

Ce qui me mène à la deuxième analyse de ce magnifique événement : l’article montre en quelques paragraphes une tendance bien présente de la presse française à diaboliser les choses qu’elle ne comprend pas.

Tout se passe comme si entre le public, généraliste et peu informé des questions financières, et les institutions financières, les banquiers, traders, … le fossé n’arrêtait pas de se creuser, fortement aidé en cela par le biais idéologique de certains journalistes. En gros, puisque tout le monde, actuellement, tape sur les banques, il est bon ton de taper aussi dessus.

On ne peut pas s’empêcher de penser que le journaliste a construit son article à charge, et considéré que la Société Générale devait avoir, comme toutes les banques, des choses à se reprocher. Il a donc été chercher, dans les éléments financiers fournis par la banque, les éléments qui seraient à même de le conforter dans sa position. Or, avec le changement récent de règles comptables, liées à l’autorisation pour les banques de comptabiliser un peu comme elles le souhaitent les actifs les plus volatils ou les plus « toxiques », on ne peut plus réellement savoir si la Société Générale n’aurait pas finalement raison de comptabiliser 1.2 milliards de pertes en tout au lieu des 11 annoncées par l’article.

Force est de constater que plus personne ne comprend quoi que ce soit aux bilans financiers et comptables présentés par les banques, dont chaque ligne aura été étudiée pour camoufler le maximum de choses. Il serait dès lors surprenant qu’un journaliste ait complètement raison quand il affirme des pertes aussi colossales. Paradoxalement, il serait d’ailleurs tout aussi étonnant qu’il ait complètement tort : la Société Générale a probablement camouflé des pertes importantes; mais la créativité extraordinaire dont les banquiers font preuve actuellement laisse augurer d’une bien difficile enquête pour savoir où et comment.

Ainsi, de la même façon que le fisc aura poussé à des démarches de plus en plus innovantes pour échapper à la sodomie fiscale à mesure que le code des impôts s’est enfoncé dans l’illisibilité la plus compacte, la foison de règlementations, normes comptables et autres colifichets politiques pour réguler le bancaire auront poussé les banquiers à construire des outils financiers toujours plus complexes. Au final, plus personne ne sait exactement où passe l’argent lorsque le contexte vire à l’aigre.

Or, rien n’est plus effrayant que ce qu’on ne comprend pas. Et pour un journaliste, jouer sur la peur, c’est du velours : à la une, on peut vendre du Cochon Pestiféré qui fait peur aux petits vieux, puis on vendra du Banquier Véreux en page 2 ou 3 pour les petits épargnants floués, et on terminera par les programmes télés avec une petite chronique Cinéma. Et voilà l’édition de lundi. On est ici très très loin d’un Woodward & Bernstein.

En fait, à trop vouloir déclencher la polémique, le quotidien semble voltiger tout droit sur la pente savonneuse parcourue jusqu’à présent par les Voici et autre Closer : au final, que l’information soit avérée ou pas, peu importe puisque seul compte le sensationnel.

C’est dans l’éditorial de l’inénarrable Joffrin qu’on comprend d’ailleurs que le but du journal n’est plus de fournir de l’information, mais bien de fournir un cadre idéologique, une grille de lecture des événements : c’est bien le système de la finance qui est coupable et non tel ou tel individu. C’est lui qu’il faut changer ; eh oui : plutôt que réclamer une finance lisible, une comptabilité claire ou une fiscalité simple, on désignera un coupable, facile, et on déclarera qu’il faut tout « changer » … La révolution à portée des bobos.

En tout cas, une question reste en suspend : Libération, journal foutu ?

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Commentaires7

  1. Aurelien

    Il semble bien que l’article de Libé soit le fruit d’une mauvaise compréhension de la structure d’un bilan bancaire. A moins que ce ne soit une manip’ juste avant le jugement de Kerviel. En tout cas, la presse financière internationale ne prend absolument pas cette info au sérieux. Que Libé et quelques journalistes français.

  2. @Aurelien : effectivement. Encore une fois, Libé aura imprimé avant de tourner 7 fois son clavier dans sa rédaction…

    @Carole : après examen du site, c’est un peu le bazar, mais il y a quelques éléments de réflexion intéressants. Merci pour le pointeur.

  3. Oh, comme c’est étonnant. Une bande d’anticapitalistes ont finalement eu, à force de réclamer, la tête d’un patron. Surprenant. D’un autre côté, je ne suis pas sûr que le patron en question méritait de rester, indépendamment des bêtises Libérationnelles.

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