Rétropédalage et raisins secs

Avec les petits frémissements, puis les bulles, et enfin les gros bouillons qui montent de la rue, le projet de loi sur l’égalité des chances et le projet de Contrat Première Embauche semblent bien malmener le gouvernement. Mais cette fois-ci, il ne cèdera pas. Il ne faut pas céder. Il ne peut pas céder. Il fera tout pour trouver une issue de secours honorable, mais il ne modifiera pas son projet…

Enfin, mettons qu’on peut tout de même tenter une petite consultation ou deux. Ca ne mange pas de pain.

Et on peut aussi tenter d’ “améliorer” le dispositif, en aménageant ceci ou cela, en rabotant un peu les rugosités latérales par exemple. En tritouillant ici, en bidouillant là, en modifiant ceci, en chipotant là, ça finira bien par passer ?

Non ?

Allons, allons, môssieu Villepin, vous voyez bien que ce bidule, là, il est tout carré, et que la pièce dans laquelle vous voulez le faire rentrer, ici, a une empreinte ronde ! Non ?

Et en cognant, un peu comme ça, paf paf paf ?


Finalement, je me retrouve dans une position paradoxale : je suis en effet assez content de constater que le projet sur l’égalité des chances, ramassis de conneries stupéfiantes et d’idées bancales, va se voir bien malmené par les excités de la rue. De l’autre, je me retrouve fort marri qu’une fois de plus, c’est bien une petite poignée d’agités manipulés par quelques extrêmes communistes qui vont faire la politique de ce pays, continuant ainsi l’accélération vers le mur qu’il ne tardera pas de trouver sur sa route. Les étudiants, en sabrant le projet de loi sur l’égalité des chances seront donc les idiots utiles des communistes et des libéraux…

Il y aura cependant une différence entre les premiers et les seconds ; les libéraux, en effet, réclament clairement un retour à la contractualisation directe entre les entreprises et les salariés, un retour à la responsabilité directe des uns et des autres. Les communistes, eux, réclament par leur démarche brouillonne et délétère (quand ils réclament quelque chose au milieu de leurs vagissements souvent incompréhensibles) un accroissement de l’intervention de l’état dans la vie de tous les jours.

Ce qui est caractéristique, c’est la nature compacte et monolithique du refus : on refuse en bloc le CPE, on grévicultive en bloc, on interdit les facultés en bloc. Et ce qui est typique, là encore, est la position du gouvernement : on refuse de négocier, on ne cèdera pas, on fera … bloc.

Dans un film américain d’aventure ou d’action, on sait que l’homme au visage en lame de couteaux est le méchant au bout de 3 minutes de film, que le héros, c’est le grand musclé au regard ténébreux, que l’héroïne, c’est la pulpeuse bimbo apparue en 7eme minute, préparant des pancakes à son fils (issu d’un précédent mariage raté, cela va de soi), etc…

Dans un film politique français, on sait que le premier ministre présente une loihalakon visant à réformer l’état en retirant de l’état ici qu’on compensera par une introduction de plus d’état par là, que les syndicats bloquent toutes les avenues de la capitale pendant un jour ou deux, ou les transports pendant deux ou trois semaines, ou les facs pendant un ou deux mois, qu’au bout de ce délai invariable, le gouvernement tremblote, négocie, plie et se rompt.

Ah, flûte, j’ai défloré l’intrigue ! Domillepin va servir de fusible, il sautera dans un ou deux mois, après un échec cuisant. Sarko, pendant ce temps, se sera tenu coi. Il sait : il sait que le scénario est écrit, que notre Premier va se faire mettre en orbite lunaire dans les prochaines semaines, et que s’il l’ouvre, il risque de voir s’éloigner le fauteuil présidentiel à petite foulée vigoureuses.

Et pourquoi donc ? Eh bien, c’est un problème de raisins secs.

Pour les raisins secs, au départ, on prend de beaux raisins gorgés de sucre, et bien dorés. Ensuite, on leur fait subir un traitement plus ou moins long de dessication aux UV du soleil, éventuellement suivi ou précédé d’une macération dans un bain de sucre. Après un tel traitement, le beau raisin dodu au départ est finalement tout petit, tout sec et tout maigre.

L’homme politique Français, au départ, est tout jeune, tout fou, tout au milieu des dorures de la République. Il est sémillant, le joyeux énarque aux tempes grisonnantes de la sagesse des postes douillets des ministères pépères. Pour l’aguerrir un peu, on l’expose aux rayons UV (ultra-violents) du syndicalisme, de l’immobilisme et d’un conformisme en béton armé. Eventuellement, on le fait un peu macérer dans une ou deux grèves, impliquant comme il se doit au moins la SNCF et les profs. Moyennant quoi, le pauvre homme politique ressort de son traitement toussekétoumègr. Comme le raisin sec.

L’homme politique Français partage un autre point commun avec le raisin sec : c’est aussi la taille de … son courage : celui d’expliquer aux Français que non, l’argent ne coule pas à flot, que non, les phynances de l’état ne sont pas inépuisables, et que non, l’état n’a décidemment rien à faire dans le domaine marchand. Et qu’il doit en sortir, vite, pour laisser ceux qui savent faire ce qu’il font de mieux, du commerce.

Des petits raisins secs.

Moyennant quoi, c’est status-quo pour tout le monde.

Et pendant ce temps, le reste de la planète affute ses technologies, ses modèles sociaux. La dette française gonfle. L’immobilier s’effondre sans faire de bruit. Les entreprises s’en vont. Les richesses partent. Les cerveaux fuient.

Bientôt, dans les rues, la démocratie sera vraiment représentée par les guignols enchéguévaraisés : il ne restera plus qu’eux, leurs habitudes inutiles et leurs cris répétitifs, et plus personne pour payer leur modèle, que le monde leur envie tant…

Et puis, au fait, on en est à combien, de canards claqués ?

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