L’absence de mémoire

Si vous devez, un jour, entrer en politique, vous devrez user pour vous et tenir compte pour les autres d’un phénomène spécifique au monde politique : l’absence de mémoire. En France, ce phénomène est littéralement cultivé à son paroxysme, où les plus gros carabistouilleurs peuvent sans problème prétendre aux postes les plus alléchants.

L’absence de mémoire se traduit de deux façon : de la part de l’homme politique, et de la part de ses électeurs.

Pour l’homme politique, en France, cela est vital : se souvenir systématiquement de ses saillies, de ses promesses, c’est s’assurer un abonnement hebdomadaire au Maalox et autre Smecta. Quel homme politique qui s’est fait connaître peut encore, de nos jours, prétendre à la rectitude ? Il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis, mais il n’y a que les hommes politiques pour oublier l’avoir jamais fait, alors qu’ils sont les premiers à pratiquer le girouettisme-grand-vent…

On se rappellera d’Aubry, le pétillant roquet de Lille, qui, en 94 si ma mémoire est bonne, avait clairement fait savoir qu’elle trouvait cette idée des 35H complètement stupide, et qui, quelques années plus tard, en fut la maîtresse d’oeuvre. On se rappelera des savoureuses pirouettes linguistiques de Chirac se débattant dans les « affaires », niant un jour ce qu’il avait laissé entendre un autre ; je n’évoquerai pas (pour ne pas sombrer dans trop de facilité) les belles promesses que les Giscard, Mitterrand et Chirac nous auront servies tout en faisant exactement le contraire une fois au pied du mur.

Non, pas de doute : la capacité de mémoire de nos élus est inversement proportionnelle à leur rang politique, à leur exposition médiatique ou à leur implication dans la vie du pays.

De l’autre côté, on peut s’étonner de l’absence partagée de mémoire chez les électeurs : combien n’ont-ils pas voté encore et encore pour des ex-taulards, des ex-criminels rarement repentis ? Combien soutiennent encore les politiques menées par ces hommes qui les ont tant de fois floués ? Pourquoi cette absence de mémoire devant des Fabius, des Emmanuelli, des Tibéri, des … ? J’en passe, la liste est si longue.

Les électeurs auraient-ils une espèce de fascination, un quasi syndrome d’Helsinki, envers leurs geôliers ? Ceux-là même qui, après avoir écopé de prison, s’être retrouvés devant des tribunaux pour des faits généralement honteux, scandaleux …, vont leur demander, avec un sourire toutes dents dehors, de faire un effort pour la dette, pour leurs impôts, leur travail, … Ceux là mêmes qui, par d’étranges coïncidences répétées à chaque procès, de gauche comme de droite, disposent d’une extraordinaire clémence de l’appareil judiciaire, appareil qui sera du coup beaucoup moins clément dès lors que le – simple – citoyen qu’il embastille ne connaît personne.

Dernièrement, cette absence de mémoire s’illustre avec Monsieur Droit Dans Ses Bottes, Alain de son prénom. Il a jugé qu’il nous manquait, alors … Il revient !

Il s’était enfui au Canada, vexé qu’il fût d’avoir été condamné, bouh le vilain, à une perte d’éligibilité après avoir été choppé les doigts dans le pot de confiture. De mea culpa, que nenni. Par contre, une petite colère, un petit tour et s’en revient à Bordeaux, pour tenter de se représenter. Et personne ne lui posera la question qui fâche : « Mais, M. Juppé, après avoir trahi la confiance de vos électeurs, après avoir magouillé, et avoir été condamné pour ça, vous nous revenez, pour prendre des responsabilités ; Pourquoi, dans ce cas, ne favoriserait-on pas plutôt Jo La Frite, un sympathique taulard qui n’a fait que des vols à l’étalage ? Et, M. Juppé, comment comptez-vous exactement regagner la confiance des pigeons citoyens que vous avez plumés trahis ? »

Alors, tous pourris les politiques ? Tous corrompus ? En fait, leurs torts sont partagés : ils sont carambouilleurs, mais leurs électeurs, de l’autre côté, les laissent faire.

Les victimes sont consentantes. Mieux : ils en redemandent.

Pourquoi cet état de fait ? Que les politiques profitent des amnésies pratiques de leurs électeurs, on les comprend : tant qu’un système rapporte, utilisons-le. Mais pour les électeurs, qu’on-t-ils à y gagner ?

Je n’ai pas de réponse finale à cette question, mais je crois y voir quelque chose d’assez spécifique à l’humain, et au Français au particulier : l’absence bien comprise de prise de risque. Or, une nouvelle tête, un nouvel homme politique, un nouveau parti, et surtout, de nouvelles idées, tout ceci constitue un risque. Voter pour un inconnu, c’est prendre le risque que son vote soit perdu. C’est aussi prendre le risque que ses idées passent, et même si on est d’accord dans le fond, c’est prendre le risque de voir une idée à laquelle on adhérait battue en brêche. Voter autrement, c’est prendre le risque de ne pas voter comme tout le monde, mou, et se singulariser… Le syndrome du vilain petit canard, en quelque sorte.

Alors on retombe sur les choix standard, parmis les magouilleurs intronisés par d’autres magouilleurs qu’on avait déjà adoubé, en leur temps, d’un vote mou.

Plus le temps passe, plus les générations d’intronisés se succèdent, plus les votes se font mous. Mais la prise de risque, qui serait pourtant salvatrice, ici, se fait toujours plus dure. Et plus l’électorat s’amollit, plus le changement se fait pressant.

Le changement, dans ce cas, ne peut venir que brutalement.

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Commentaires4

  1. Chris

    Nous pouvons déceler une autre raison, sous-jacente, et tellement plus simple, à cette "absence de mémoire" ou d’aversion au risque : "LES FRANCAIS SONT DES VEAUX".

  2. RonnieHayek

    Pour répondre à votre interrogation, cher H16, voici ma modeste réponse. Si les politocards parviennent à commettre sans vergogne tant de manoeuvres liberticides, visant à plumer le contribuable, à resserrer davantage l’étau de l’Etat (ô allitération quand tu nous tiens !) sur nos vies, etc., la raison est assez simple: c’est parce qu’une majorité d’individus souhaitent conserver cette tutelle afin de préserver leurs intérêts immédiats et aussi parce qu’ils se disent que:

    1° seul quelqu’un qui a quelque chose à se reprocher craint l’action de l’Etat;
    2° selon eux, cela permettra aussi de distribuer les richesses à ceux qui "en ont réellement besoin" (autrement dit: eux, estiment-ils…)

    Le peu de résistance aux méfaits politiques trouve aussi une explication dans le fait que seule une minorité d’individus se font réellement tondre (i. e. payent réellement des impôts), la plupart des autres citoyens trouvant une raison d’être au système étatiste au fait qu’ils en reçoivent de la monnaie sonnante et trébuchante (si bien que l’impôt qu’ils versent est déjà de l’argent qui a été détruit par la "redistribution" étatique et qui ne circule déjà plus que comme richesse anéantie). Cela nous ramène, d’ailleurs, à une discussion relativement récente autant qu’houleuse sur le plus beau forum du monde, si vous vous en souvenez.

    En attendant votre réponse, je vous souhaite d’excellente fêtes de fin d’année. Et au plaisir de vous lire, vous et le sous-commandant !

  3. Je me souviens effectivement de la discussion qui avait occupé les esprits à l’époque… Et plus ça va, plus j’ai tendance à penser que c’est l’addition de ces différentes raisons : la résistance au changement (la peur du risque), le fait qu’une minorité, finalement, se fait tondre, et que le système actuel de prise de pouvoir (par le vote) ne permet pas de changement de cette situation.

    Le pire réside sans doute dans l’effet de loupe que l’état se fait fort d’entretenir : il médiatise à outrance quand il donne, et chacun sait qu’il donne beaucoup, et tait tant qu’il peut quand il prend, et tous oublient qu’il prend partout, tout le temps, et finalement, beaucoup plus qu’il ne donne…

    Un éveil des consciences à cette asymétrie sera nécessaire…

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