Le piètre coming-out de Delanoë

Cela aura pris un peu de temps et une préparation bien réfléchie, et probablement plus que pour d’autres sujets tabous, mais finalement, Bertie D (vous permettrez que je l’appelle ainsi, maintenant, on est potes, lui et moi) est sorti du bois ! Ça y est, c’est dit : Bertie est … libéral. Avant d’aller plus loin, et pour rassurer mes lecteurs les plus réguliers, sachez qu’ici, je dis Stop à la Discrimination et Total Respect pour les Gens Différents qui s’Assument ! Ce n’est donc pas dans ces lignes que vous trouverez des moqueries faciles sur le coming-out de Bertie : ce fut un acte courageux pour le maire de Paris. Il va maintenant pouvoir exprimer librement sa libéralitude, par exemple en organisant cet été une Libépride.

Cependant, en attendant fiévreusement que de telles réjouissances aient lieu dans la capitale française, on aura la présence d’esprit de marquer un court temps de pause et d’analyser un tant soit peu ce qui vient de se produire…

Le mot Libéral a été lâché et (tenez-vous bien) revendiqué par un homme politique majeur – i.e. qui a facilement l’oreille des médias – en France. Serait-ce le début d’un revirement de l’opinion de ces clowns à l’égard d’une doctrine philosophique dont, en général, ils ne captent rien ?

Une chose est sûre : en ouvrant le débat de cette façon là, Bertie a scotché Libé dont les journalistes, pourtant d’habitude assez prompts à taper sur la mondialisation, le capitalisme, le libéralisme (fut-il néo, ultra ou tout nu), n’ont réussi qu’à relayer les idées du putatif prétendant au poste de Premier Secrétaire au lieu de nous imposer insidieusement les leurs.

Maintenant, si on y regarde de plus près, les déclarations du frétillant quinqua sont finalement assez ternes : comme il est de coutume dans ce pays, il a bien vite fait un distinguo entre le libéralisme économique (bouh, vilain, berk) et le libéralisme politique (sympa, détendu du vocable et très tendance). Il a d’ailleurs joyeusement mélangé, comme un enfant découvrant les joies simples de la pâte à modeler, libéral avec libertaire, histoire sans doute de donner encore un peu plus ce petit frisson d’interdit et de soufre à ses propos. Le coquin …

Il se contente donc de dire qu’il veut être libre, mais surtout pas trop : eh oui, si maintenant, être libéral, cela veut dire pouvoir faire des choix, notamment économique, et les assumer, alors là, Bertie dit Non, Pas Question ! Il veut la liberté, mais de celle qu’on régule ; pour nous, pour la France, il souhaite la mise en liberté surveillée, en résumé.

Au-delà de ces tortillages sémantiques un peu bidon qui créent une barrière toute aussi artificielle que commode dans les libertés fondamentales des hommes, on peut noter quelques points intéressants :

  • Bertie a réussi son coup : on parle de lui ! Les médias s’agitent et bruissent de mille feuilles grasses et remplies de petits articles d’analyse croustillants. Même le blog de H16 parle de lui, dites-donc ! Ça (les journaux, surtout, le blog, moins) lui assure une renommée médiatique nécessaire pour sa candidature officielle comme secrétaire du PS, et ça va indirectement couvrir une partie de ses frais de campagne interne au travers d’un livre pour lequel un tel barouf assure une publicité qui vaut de l’or. On se demande d’ailleurs dans quelle mesure, exactement, les journalistes qui relaient aussi fidèlement les saillies du futur candidat en devenir ne sont pas directement acteurs de sa possible victoire : un combat bien virulent comme le fut, en 2007, celui qui occupa Ségo et Sarko, c’est s’assurer, pour le pisse-copie, des sujets faciles pour les prochains mois, au moins. Au passage, on peut noter qu’à la suite de la campagne interne du PS pour désigner son prochain premier secrétaire, il n’en restera qu’un … ou une. Si la Royal Air Force finit par l’emporter, les journalistes pourront enfin titrer – par exemple – « Enfin une femme secrétaire » (ce n’est qu’un exemple !) ce qui fera vendre du papier. Et si la Dame aux Caméras se fait jeter, sa naturelle humilité et son sens de la prise de recul leur garantira là encore quelques beaux articles trépidants de navritude…
  • Avec cette stratégie, Bertie passe pour quelqu’un d’ouvert au contraire de Ségo qui fait dans la surenchère de gauche avec un Jaurès qui lui pousse à chaque coin de phrase. Il réussit ainsi à créer un clivage marqué entre lui et d’autres prétendants qui seront, de toute façon, présentés comme rétrogrades avec un peu d’habileté dans son discours ; d’ailleurs, ça commence déjà avec son « socialisme des années 2010″, par opposition à l’autre, du siècle passé. Pour le coup, il rejoint en tactique un Tony Blair qui, par son rajeunissement dans le discours, avait réussi à redorer le Labour.
  • Il ratisse encore plus large : ayant probablement noté que le PS passait de plus en plus pour un parti ringard (ce qui est exact), et notant que cette ringardise touchait aussi l’autre parti de gauche (l’UMP), il a tenté le tout pour le tout. Dès lors, autant passer pour « Libéral ». En plus, ça tombe bien puisque ça n’a jamais été tenté en France, et que, de surcroît, c’est devenu un mot terriblement provoc’ , quasi rock’n'roll. Le Maire de Paris n’en est plus à son coup d’essai en matière de politiquement incorrect, on le sait ; il a en outre déjà largement prouvé, avec sa politique ahurissante de la Ville et les dégâts qu’on connaît sur Paris, qu’il savait emmerder un maximum de personne avec un minimum d’efforts et pour le maximum d’argent. En se proclamant, haut et fort, « Libéral », en faisant ainsi un coming-out de « Libéral » sévèrement burné, il s’assure ainsi d’emmerder les sympathisants des deux tendances collectivistes en pouvoir alternatif en France, ET de furieusement agacer aussi les rares libéraux authentiques qui ont déjà dû subir les ramonages intestinaux et autres poires à lavements que le petit Sarkozy leur aura administrés ces douze derniers mois.

Cependant, ne nous leurrons pas. Bertie n’est pas vraiment libéral. Il adore trop tripatouiller dans la vie des autres, dans les entreprises des autres, dans les mœurs, les portefeuilles ou les transports motorisés des autres pour pouvoir s’appeler Libéral, même de loin. Ce que Delanoë[1] fait ici, c’est de l’habillage : s’il n’a pas choisi le moment puisqu’on le sent un peu pressé par la Pudibonde du Poitou, il a choisi l’arme et le terrain, ce qui est, Sun Tzu le confirmera, assez malin.

Mais ce choix stratégique comporte, en lui-même, des risques. D’une part parce que son libéralisme de façade ne l’aidera pas, en cas d’élection (au PS d’abord, à la tête du pays ensuite si tout se passe comme il le prévoit), pour réellement redresser un pays qui meurt justement de ces jeux rhétoriques et de la négation catastrophique de toute liberté économique réelle. D’autre part, parce que ces arguties entre nos deux harpies laissent le champ libre à d’autres charognards qui tenteront peut-être de profiter des déchirements de la bête pour en croquer quelques juteux morceaux…

En tout cas, avec des amis comme Delanoë, et des ennemis comme Royal, le libéralisme n’a aucun avenir en France dans l’immédiat.

Ce pays est foutu.

Notes

[1] Eh oui, ce n’est plus Bertie, il ne fait plus partie du club…

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Commentaires15

  1. gnarf

    Il a declare que Mitterand etait un liberal social comme lui c’est dire sa comprehension profonde du liberalisme.
    Panique, le journal 20 minutes essaie desesperement de comprendre…comment un homme de gauche peut-il se declarer liberal? Nous aurait-on menti?

    Panique a bord, les journalistes de gauche courent en tous sens en hurlant, les yeux revulses, et se heurtent aux murs.

    A se rouler par terre.

  2. Phantom

    Marrant de voir le libéralisme mis au devant de la scène en ce moment grâce à Delanoë. Les boules que ça vienne de lui, le mec de la Nuit Blanche, Vélib, Paris-Plage, les crêches publiques, la nouvelle politique de logement sociaux, etc. Il reproche à ses prédécesseurs de n’avoir rien fait, bah justement c’est ça qu’il fallait faire…

    Ca m’énerve aussi qu’on privilégie le libéralisme sociétal sur le libéralisme économique dans le contexte français actuel. Je rejoins la vision libérale conservatrice de The Economist, la France est dans une telle situation qu’il faut privilégier les réformes économiques avant les autres, on n’est pas encore prêt à défendre la "gauche" comme le journal peut le faire pour d’autres pays. Arf, le problème c’est que la droite est aussi une catastrophe, mais c’est un autre débat.

    Comme d’hab, toujours aussi drôle tes billets, je t’aime h16 :p

  3. Ozenfant

    Royal ou Delanoë ? Le vide sidéral contre l’eau tiède !
    Deux personnages également suffisants qui entendent nous régenter avec l’assurance aveugle que seule procure l’inconscience.

    La Royal dit qu’on ne peut être à la fois libérale et socialiste ?
    Dans la bouche de La Méluche, ce propos n’aurait rien eu de surprenant, dans la bouche de celle qui au nom du néo-capitalisme triomphant insiste (avec son ami Sapin) pour faire rentrer plus facilement les produits Chinois en France en baissant les taxes: CELA TIENT DU GAG !
    Elle (et ses économistes de salon du moment) considère les délocalisations comme les victimes expiatoires du néo-libéralisme. Ils imaginent un monde où la matière grise française, bénéficiant soudain d’un enseignement qui ne serait plus le 27ème mondial, mais de nouveau un des tous meilleurs du monde, nous permettrait de dispenser (sans avoir à les construire) nos sublimes technologies au reste du monde.
    Monde virtuel ou ces simplets d’asiatiques esbaudis attendrait d’être illuminés par notre intelligence supérieure… et cela au moment précis ou l’on vient d’apprendre que les Chinois viennent de présenter leur propre marque d’avions de tourisme….. Hallucinant !
    Pour peu l’on se penche sur ce que dit depuis deux ans, la candidate pour qui je me suis forcé à voter au deuxième tour des présidentielles, il apparait qu’elle n’a qu’une perception très vague de l’économie.
    Je ne lui reproche même pas de changer d’avis à chaque nouvelle expérience c’est le seul trait positif de la dame : Libérale molle début 2006, pour l’économie Suédoise au son retour de Suède, ultra libérale (tout en disant l’inverse) par sa volonté de faire rentrer un maximum de produits étrangers en France aujourd’hui, il semble qu’elle navigue à vue.

    Delanoë, ce brave garçon organisé et travailleur semble tout a fait aussi incapable de dégager une stratégie économique au delà des poses d’étiquettes conventionnelles collées çà et là en trompe l’oeil.
    Quand fera t’on enfin appel à notre homme d’état socialiste, doté d’une vue expérience planétaire, d’une capacité d’analyse calme, et d’un vue synthétique globale sur le monde ?

  4. Phantom

    "De quel homme d’état (donc forcément socialiste) parlez-vous donc ? En France, je n’en vois point…"

    +1 Plus je repense à tes parties de golf et concours de pêche durant les élections, plus j’ai du respect pour toi. Ca me fout les boules d’avoir cru à la politique et d’avoir voté à toutes les élections, croyant naïvement que voter pour le moins pire était un acte responsable. Ca fait maintenant plusieurs mois que j’ai coupé complètement avec l’actu politique, tout juste par-ci par-là quelques infos pour être sociable avec les gens qui m’entourent.

    J’ai vraiment honte de plusieurs de mes interventions sur lib.org ces dernières années, toi et d’autres avaient tellement raison, la politique n’est qu’une guerre de seigneurs pour le pouvoir, des intrigues, l’entubage de la masse, et nous comme des cons nous cautionnons ce système qui nous opprime. On va mettre ça sur le compte de la jeunesse, la naïveté, l’arrogance, l’immaturité, bref j’étais con, sincèrement pardon pour toutes les conneries que j’ai pu balancer.

    Sarko, décidément ce mec a dû décevoir tellement de gens de la politique, j’ai trop d’amertume. Tant pis, je crois que je vais apprendre à subir tout le reste de ma vie, je n’ai pas l’âme d’un guerrier… Je ne suis qu’un citoyen demaerd dans un pays foutu, la Fraônce :(

  5. Bah, on est tous un jour passé par là. On se dit que c’est chouette de pouvoir exprimer son opinion, que des gens mourraient pour avoir ce droit etc… Et puis on paye ses impôts une fois, deux fois, trois fois, sans rechigner. Jusqu’au jour où on se retrouve, niais, à avoir vraiment besoin d’un des services monopolisés par l’état et là … Plus rien. Le néant. Pire : les emmerdes, les vexations. Et alors, on commence à comprendre…

  6. Jesrad

    Plutôt les raquettes et la chasse au caribou, nan ?

    @phantom: c’est normal, ça fait toujours ça la première fois. Je dois quand même te prévenir: après il y a une étape de dépression quand tu réalises que tu ne peux rien y faire parce que trop de gens sont trop profondément engoncés dans les illusions entretenues par le système.

  7. Ozenfant

    On n’aura pas Hubert Védrine : A la direction de mon parti, le PS toutes personne cotant plus de 110 de QI est strictement bannie (Védrine, Valls, Peillon, Rocard etc.)
    Alors on aura la plus imbue de sa personne après Ségolène:

    Martine Aubry veut incarner la "troisième voie" au PS… la voie de garage, ou bien ?
    blog-ccc.typepad.fr/blog_…

  8. LOmiG

    mais non, mais non, ce pays n’est pas foutu. Je suis impatient aussi, et convaincu également que DelanoË n’a rien d’un libéral. mais au moins, ça permet d’utiliser le mot sans se faire traiter de fachiste, et ensuite il sera plus facile de défendre et de promouvoir le libéralisme.

    Le combat ne fait que commencer…!

  9. socialETliberal

    Qui a dit : "Le premier des droits de l’homme c’est la liberté individuelle, la liberté de la propriété, la liberté de la pensée, la liberté du travail"

    Jaurès…..

  10. socialETliberal

    "Et donc ?"

    Simple idée dont pourrait s’inspirer d’autres politiques puisque qu’il semble que droite ET gauche sont prompte à admirer le personnage.

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