Journalimse et profonditudes

Pendant la période estivale, il faut conserver la forme. Quand on tient un blog, il faut aussi conserver le fond. Nous sommes à la fin du mois de juillet et je tiens un blog : il me faut donc conserver la forme et le fond. Pour cela, rien de tel qu’un petit exercice. Avec la génération montante (ou moutonnante) de journalistes fraônçais qui arrive aux piges des grands quotidiens, nous tenons un terrain d’entraînement rêvé. La syntaxe, la grammaire, l’orthographe étant progressivement devenus has-been, c’est tout un univers de phrases toutes faites qui s’offre alors à nous. Dès lors, écrire « comme l’AFP » ou « façon journaliste de Libé » devient un assemblage ludique de bricolages rhétoriques…

Prenons un sujet au hasard, comme par exemple la Sécurité Sociale. L’idée de l’article sera de montrer, en trois points pas plus, pour ne pas embrouiller le lecteur, que :

  • la Sécu, c’est une idée de gauche, donc super.
  • le gouvernement de droite, donc méchant, veut diminuer les remboursements.
  • ce sont, évidemment, les pauvres donc gentils qui vont souffrir. Et les riches, donc méchants, qui vont tout garder pour eux.

Accessoirement, on tentera de taper sur les Zétats-Zunis, parce que ce serait chouette aussi.

Dans l’article-exercice, le lecteur attentif notera des passages en italique, qui sont les fameuses phrases clefs que tout bon pigiste se doit de ressortir dès qu’il le peut ; la tournure des phrases est simple, directe, catchy comme ils disent maintenant ; et le ton général, gluant d’arguments pro-systèmes insidieux ou explicites, n’est même pas voulu, il est quasi-inné. Voici ce que pourrait donner la notule :


Avec les déficits de l’assurance maladie, notre Sécu est bien malade et ses comptes sont sur la sellette. De source sûre, on sait maintenant que le gouvernement a décidé de diminuer les remboursements, fragilisant ainsi l’accès aux soins des plus démunis, pourtant une des raisons même d’existence de notre assurance maladie.

Pourtant, on l’oublie trop souvent, la Sécurité Sociale est une belle et grande idée, et, à sa conception à la Libération, il s’agit d‘une révolution puisqu’il s’agissait de fournir à tous une protection sociale, et pas seulement aux plus aisés. Et s’il est vrai que ces déficits sont un nouveau coup dur pour l’institution, les coupes sombres qui sont envisagées promettent une levée de boucliers de la part des malades qui devront, une nouvelle fois, remettre au pot.

Avec ces nouveaux coups de canifs du gouvernement au contrat social qui assure l’existence de la Sécu, il n’y a pas de doute que les organisations syndicales seront là pour tirer la sonnette d’alarme et faire en sorte que toutes les solutions soient étudiées. En attendant, pour sauver la Sécu, il ne faut écarter aucune hypothèse pour éviter de basculer dans un système à l’américaine où chacun ne peut compter que sur lui-même…


Pour parachever votre oeuvre, vous mettez une signature un peu ronflante, comme Jules Dubidon, grand reporter, et vous faites passer l’article en regard d’une jolie photo illustrative, comme celle-ci :

Ici, une légende qui cogne, genre : bientôt, vous paierez tout !

Caricatural ? Pas tant que ça. Pour changer d’un Libé épuisé de s’être tant débattu avec le socialement poli, prenons Le Monde. Ce journal aura réussi le pari de transformer, en quelques décennies, ses analyses de fond comme fond de commerce en fond d’analyses pour commerce de fond : à l’instar d’un cuistot peu inventif qui ressert toujours les mêmes plats en ne s’autorisant plus que des variations mineures sur ses sauces, le discours dominant devient si politiquement correct qu’on peut prédire l’issue de l’article dès le titre posé.

Par exemple, et toujours sur le thème grandiloquent de la Sécu, mâââgnifique idée sur le point de vaciller, on trouve ce …billet dont la profondeur d’analyse laisse pantois. Par exemple, on ne trouve jamais assez d’argent pour remplir cette sécu, mais, dans le même temps, le PMU et la Française des Jeux ne se sont jamais si bien portés. Et les C.A. des sociétés concernés pourraient largement combler les déficits observés, ce qui tend à montrer une certaine schizophrénie galopante qui atteint les Français, dont cette aimable pisse-copie fait partie : à 130€ par an et par Français, joueur ou non, on a largement de quoi leur fournir des médocs, non ?

Mais baste, l’article, finaud, se contente de bêler avec la masse : les plus pauvres vont pâtir, c’est horrible, tout ces méchants riches qui veulent faire du mal à ces gentils pauvres, et on va tous être mal soignés comme aux Etats-Unis car c’est bien connu, là-bas, les pauvres meurent dans les rues et il y a des millions d’Américains pas couverts et c’est mal et ils sont ultralibéraux et si McCain est élu on va tous mourir (en substance).

Mais voilà : le paradigme courant, ici, c’est que le jeu d’argent doit être individuel, et la santé collective. Et que les plus pauvres (qui ne sont pas les derniers à jouer au PMU, loin s’en faut) doivent conserver leur argent pour le PMU plutôt que leur santé. Au passage, on notera l’intéressant retournement : l’argument paternaliste initial qui motive la saisie autoritaire d’une partie du salaire pour abonder aux caisses d’assurances est que les plus modestes ne savent pas toujours ce qui est bon pour eux, et qu’ainsi, ils n’iront pas jouer ou boire l’argent de leur salaire puisqu’une partie sera mise à bons profits pour leur couverture santé ou leur retraite. Or, force est de constater que non seulement, l’argent n’est pas mis à profit puisque les trous se multiplient et que la gestion des usines à gaz devient de plus en plus improbable, mais, en plus, les foules continuent à jouer et à boire !

En somme, plus l’Etat s’occupe des gens, plus il observe ce qu’il est sensé combattre. Heureusement que nous avons des articles du Monde pour nous ouvrir les yeux. Grâce à la nouvelle fournée de pigistes frétillants, à Cécile Prieur, les analyses journalistiques et les phrases toutes faites qu’on ressort une fois par semaine, ce pays n’est pas foutu !

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Commentaires6

  1. Lolik

    Merci encore et encore pour ce billet et pour tous les autres…
    Je ne lasse jamais de l’analyse mais également de l’attente du fameux "ce pays est foutu".
    Vous devriez songer à déposer la formule…

  2. sam00

    Et n’oublions pas les choses que nos amis les journaleux passent sous silence en utilisant des belles métaphores! Exemple: les "niches sociales". Voilà un terme magnifique auquel on ne comprend rien, et que bon nombres de journaleux traduisent par : "’une contribution patronale sur l’intéressement et la participation"

    Mais en cherchant un peu, on découvre que :"Il s’agit de "rémunération extra-salariales" qui échappent aux cotisations sociales. Exemples? L’intéressement, la participation, les tickets-restaurant, les chèques-vacances, les chèques-emploi-service-universels, les avantages offerts par les comités d’entreprises… Le gouvernement envisage de faire payer une contribution aux entreprises sur ces sommes versées aux salariés.
    Gain espéré: 300 millions d’euros.
    On ne connaît pas encore le taux de cette taxe. Yves Bur, député UMP, qui avait fait cette proposition fin juin, plaidait pour 5%."

    source : http://www.lepost.fr/article/200...

    Je me demande quand même jusqu’à quand les con-tribuables fraônçais vont accepter de se faire tondre?

    En tout cas, merci H16 pour ce billet!

    sam

  3. Dindenault

    Oui, grand merci à toi H16 !

    Merci de nous faire prendre un peu de recul, de t’éloigner des poncifs, des clichés habituels et des discussions de PMU dans lesquels j’ai pu constaté par moi-même la présence de ces gueux irresponsables à la volonté atrophiée.

    Vivement tes prochaines analyses :)

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