Une mesure concrète du courage de l’Etat

Le temps passe et l’actualité permet de ressortir certaines affaires devenues poussiéreuses pour évaluer le chemin parcouru. Ainsi, en septembre 2005, ce blog relatait les aventures foireuses et totalement illégales d’un commando de syndicalistes grévistes tentant le détournement de bateau, le Pascal Paoli, de la SNCM. Quatre années ont passées et le procès s’est ouvert hier. Et là, la constatation est sans appel : l’Etat n’a toujours pas retrouvé la moindre petite paire de gonades.

Si l’on se souvient tout de même des faits, on se rappellera que les quatre syndicalistes avaient détourné le car-ferry en séquestrant les passagers, ce qui avait à l’époque motivé l’intervention du GIGN pour libérer le navire.

Mais voilà : il s’agissait de syndicalistes et comme d’habitude, ceux-ci sont couverts ad infinitum sur leurs actions dès lors qu’elles peuvent, de près ou de loin, se rapporter à des luttes, des combats, des conflits ou – insérer ici un mot à caractère agressif et guerrier – qui permettent d’opposer violemment de pauvres ouvriers (exploités, cela va de soi) contre un patronat et une direction (forcément cyniques et exploiteurs sans scrupules puisque capitalistes, et ce, même si l’état est actionnaire en premier chef).

Depuis, les quatre années qui se sont écoulées auront permis aux tensions de s’apaiser suffisamment pour que la justice, douce et tendre avec les preneurs d’otages, ne retienne pas à leur encontre la qualification criminelle de « détournement de navire et séquestration« , qui leur faisait risquer jusqu’à 30 ans de réclusion et aurait exigé leur comparution devant une cour d’assises.

« On va faire simple, entre nous, en famille« , se seront sans doute dit les différentes parties prenantes du procès, qui se sont empressées … de laisser tomber mollement :

  • on a bien vite requalifié les actes en « séquestrations de personnes suivies d’une libération volontaire avant le septième jour et usurpation de commandement ». C’est moins violent et on va peut-être même faire mieux…
  • l’État, à l’exception du procureur de la République, ne sera pas représenté. Il ne faudrait pas choquer les organisations syndicales.
  • La SNCM, société qui a subi le préjudice du détournement, a retiré sa constitution de partie civile. Ce serait dommage de se mettre à dos les fiers travailleurs qui sont en lutte patati patata. Question « direction qui exploite la classe ouvrière », on la sent soudainement emprunte d’une mansuétude très large.

Ne reste, finalement, sur les bancs de la partie civile que l’Association française des capitaines de navire (AFCAN), qui, bizarrement, ne veut pas laisser tomber ; son avocat explique que depuis 2005, de nombreux officiers de marine sont victimes de violences physiques ou morales, déposent plainte, qui … ne sont jamais suivies.

Là encore, comme certain qui, ayant eu le bonheur de faire quelques films encensés par l’intelligentsia, peut s’affranchir de s’expliquer sur des actes ignobles, et compter par-dessus le marché sur le soutient d’une classe politique très compréhensive, nos pieds nickelés maritimes ont très bien compris qu’en faisant bruyamment valoir le côté syndical de leurs actions criminelles, elles passeraient mieux, au point probablement que leur sanction va probablement consister en un petit coup de règle sur les doigts, un petit euro symbolique, et une bise sur la joue.

Je ne pourrais d’ailleurs que conseiller à Toni Musulin de jouer sur le même registre : en faisant habilement campagne pour des transports de fonds plus sécurisés, en arguant de sa détresse morale pour expliquer un geste malheureux mais syndicalement porteur de sens, il devrait pouvoir voir son vol requalifié en « déplacement créatif de fonds » ou même faire jouer l’état de nécessité pour la disparition des 2 millions encore en goguette…

Le parallèle choque ?

Mais, dites-moi, si, à la suite de leurs actions syndicales humanistes et désespérées, nos quatre zouaves avaient réussi à planter le navire, ou si, lors de l’intervention du GIGN, un ou plusieurs des passagers avaient été blessés, qu’aurait-on dit ? C’est la faute à pas de chance ?

Si le détournement avait été celui d’un avion étranger sur un tarmac français, aurait-on considéré d’abord l’action syndicale des intéressés ou auraient-ils été clairement qualifiés de terroristes ?

Et si on ne veut pas les appeler terroristes, comment doit-on appeler celui qui menace ainsi le commandant de bord :

«Si ma fille pleure, tes enfants aussi vont pleurer

Un jeune déçu, peut-être ?

Dans cette affaire comme dans beaucoup d’autres, là où le syndical est clairement impliqué, on peut mesurer exactement la nature du courage de l’état : « Être dur avec les faibles et faible avec les durs ».

Le dernier exemple, avec le scandale de l’UIMM qui n’en finit pas de s’étendre, doucement mais sûrement, donne encore plus d’éléments d’appréciation : des années se sont écoulées avant que des perquisitions soient menées au sein des principaux syndicats, alors que, dès le début, on pouvait s’attendre à ce que ces derniers soient mouillés jusqu’au cou dans l’affaire de fonds douteux.

À n’en pas douter, les récentes perquisitions feront très probablement chou-blanc : il n’aura pas fallu longtemps aux apôtres du Dialogue Social En Billets de Banque, dès après les débuts de l’affaire en 2007, pour mettre de l’ordre dans leurs comptes, nettoyer les livres et, par d’habiles liftings et chirurgies esthétiques & comptables minutieuses, remettre tout ça d’équerre.

Bien sûr, on m’objectera qu’une enquête prend du temps. Je répondrai que cela dépend du type d’enquête. Certaines sont plus pressées que d’autres, plus médiatiques, ou plus délicates. Et lorsqu’une d’elles touche des syndicats, les temps de procédures s’allongent et passent bien souvent par ces petits chemins qui sentent la noisette et la corruption.

Au final, on constate toujours la même chose : les puissants sont à l’abri, l’État saura les laisser tranquille, et les faibles seront punis, poursuivis sans relâche.

Sale temps pour les faibles et les honnêtes.

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Commentaires7

  1. Higgins

    Comment s’étonner dans ces conditions que notre pays perde en permanence des places dans le classement des pays luttant contre la corruption ( http://www.rue89.com/2009/11/18/des-reformes-judiciaires-qui-encouragent-la-corruption-126464 ) ?

    Sans voir le mal partout, je fais partie de ceux qui pense que certaines victoires de nos équipes nationales sont entachées de doutes car bien trop providentielles pour les intérêts politiques et économiques présents. Quand? Combien? Comment? Où? Par qui et à qui? sont des questions que je me pose en permanence (entre autre depuis ce matin, mais aussi depuis bientôt douze ans).

    Moi, qui déplore totalement voir l’état se mêler (mal) de tout et n’importe quoi, j’aimerai cependant voir l’institution judiciaire dotée de moyens financiers et humains conséquents et à la hauteur de sa tâche afin de nettoyer les écuries d’Augias qu’est devenu notre pays. Ainsi, on pourrait espérer voir des procédures comme celle touchant l’UIMM ou ce détournement de bateau enfin jugées dans un délai raisonnable (disons deux ans).

    Une chose est sûre, c’est que si les réformes voulues par notre guide suprême et avalées sans trop d’état d’âmes par notre « représentation nationale » sont menées à bout, nous ne sommes pas prêts d’avoir les bottes propres et de sentir le Chanel n°5 (celui qui permet de dormir sans pyjama).

    Quant aux pauvres travailleurs en lutte de la SNCM, j’ai eu en son temps à subir leurs foucades et l’occasion de les observer à bord des bateaux de la dite compagnie (productivité inversement proportionnelle aux nombres de marins présents à bord). Bien des fois, j’ai regretté de ne pas être commandant de sous-marin avec une dizaine de torpilles à ma disposition: je me serai fait plaisir. L’ouverture des principales lignes desservant la Corse à la compagnie concurrente a été vécue comme une libération par bon nombre d’habitants de la Corse (Iliens compris) et a précipité la chute de la branche pourrie (encore une fois, cette chose n’a été possible qu’après moult rappels émanant de Bruxelles). A titre personnel, la SNCM est la dernière compagnie que je prendrai et si j’étais à la tête d’une agence de voyage, je ne la recommanderai pour rien au monde.

  2. Nicolas B.

    Oui ça la justice part en couille méchamment. Et je souscris malheureusement vos constatations H16. Quel dommage que la justice mette autant de temps à juger des histoires de corruption, d’emplois fictifs et autres…

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