L’Europe perd ses riches

Pendant trente ans, la question européenne ne s’est posée que dans un seul sens : quand nous rejoignez-vous ? Le 29 août dernier, un peu plus de 110.000 Islandais ont répondu qu’ils y réfléchiraient peut-être en 2028. Et ils ne votaient pas sur l’adhésion, seulement la réouverture de négociations gelées depuis 2013 : le club le plus prestigieux du continent n’attire plus.

Le verdict tombe à 52,84 % contre 47,16 %, pour 82,5 % de participation. À ce niveau de mobilisation, il sera compliqué d’invoquer la bouderie des mécontents ou le classique déficit de pédagogie. Notez que Reykjavík a voté oui et les circonscriptions rurales ont retourné la nuit électorale. La Première ministre, qui avait mis tout son poids dans la balance, a expliqué le lendemain qu’aucune négociation ne serait rouverte durant la législature, soit jusqu’en 2028.

Le calcul du gouvernement islandais a foiré : la date du scrutin avait été avancée pour capitaliser sur l’inquiétude née des pressions américaines sur le Groenland voisin. La peur, convoqué, est venue et a voté non.

Mais l’essentiel, c’est que les Islandais n’ont pas voté sur le droit européen, qui s’applique déjà chez eux : membres de l’Espace économique européen, ils absorbent l’acquis en continu, sans siège au Conseil ni voix au Parlement. Le rapport du Comité mixte de l’EEE daté du 11 novembre 2025 le constate sèchement : 445 actes juridiques incorporés entre janvier et octobre 2025, et 615 actes encore « en attente d’incorporation » au 1er octobre. Jens Stoltenberg, du temps où il dirigeait la Norvège, appelait cela une « démocratie par fax », qui tourne apparemment à plein régime.

De son côté, la Suisse signe volontairement ce que l’Islande vient de refuser : le paquet « Bilatérales III », adopté par le Conseil fédéral le 13 mars 2026 et débattu au Conseil des États d’ici la fin du mois, institue la reprise dynamique du droit européen : quand une directive évolue, Berne transpose. Le peuple garde bien sûr son référendum et s’il refuse, un tribunal arbitral décidera des « mesures de compensation proportionnées » (i.e. on peut voter non, à condition d’accepter la sanction qui l’accompagne). La bataille parlementaire du moment ne porte d’ailleurs pas sur le fond, mais sur la double majorité du peuple et des cantons, qui remonterait la barre aux alentours de 55 %. Les partisans du paquet, qui savent compter, préféreraient l’éviter.

Voilà pour la souveraineté des riches restés dehors : ils ont l’accès au marché, la facture réglementaire, et pas le bulletin de vote. Autrement dit, ils ne refusent pas la norme européenne mais sa cotisation et le drapeau.

L’autre surprise, c’est le changement de camp de la jeunesse.

En Islande, les 18-29 ans sont passés d’une majorité de oui à 63-37 à une majorité de non à 60-40. En Norvège, les moins de 30 ans sont désormais le groupe le plus hostile à l’adhésion, à 55 % de non contre 30 % de oui. Trente ans d’Erasmus, de subventions culturelles et de drapeau bleu à douze étoiles sur les affiches auront donc produit exactement l’inverse de l’effet recherché, ce qui, pour un investissement de cette taille, mérite une mention.

Et même si l’on peut observer que la Norvège prise dans son ensemble va dans l’autre sens (le non y est descendu de 56 % en 2024 à 49 % en août 2026), la fracture entre la capitale et le reste du pays pousse dans l’autre sens, et elle pousse plus fort.

Car c’est là que se trouve la vraie ligne de partage qui n’oppose pas les pays riches aux pays pauvres mais ceux qui paient à ceux qui encaissent.

Le 27 août 2026, deux jours avant le référendum islandais, six contributeurs nets (Allemagne, Danemark, Pays-Bas, Autriche, Finlande, Suède) ont publié une position commune réclamant que le cadre financier 2028-2034, proposé à près de 2.000 milliards d’euros, soit amputé de plusieurs centaines de milliards, et rejetant tout nouvel emprunt commun. Les pays riches installés dans l’Union votent donc rigoureusement (dans le cadre propre et bien élevé du Conseil) comme les pays riches restés dehors.

Quant au peuple, lorsqu’on lui demande enfin son avis, il est de plus en plus tranché : le 6 septembre, la Saxe-Anhalt allemande a envoyé sa réponse avec l’AfD à 43,8 % des voix quand la CDU s’effondre à 17,2 %, moitié moins qu’en 2021, avec une participation record de 77,8 %. La composition de ce score éclaire : 61 % des ouvriers du Land ont voté AfD.

Le même clivage se lit en France dans l’enquête eupinions de la Bertelsmann Stiftung : 82 % des cadres supérieurs veulent rester dans l’Union, contre moins de 50 % des ouvriers et des employés. Le chiffre global amène à 49 % de Français favorables à la sortie en juin, ce qui laisse la France championne d’Europe de l’euroscepticisme en pleine décrue.

L’Europe est devenue un bien de consommation de diplômés urbains, financé par ceux qui n’en veulent pas.

D’ailleurs, même les riches à titre individuel votent avec leurs pieds : Henley & Partners, dont les décomptes de millionnaires migrateurs faisaient les gros titres, a renoncé en 2026 à publier « un décompte précis que les données ne permettent pas encore ». Restent les demandes de conseil, en hausse de 16 % chez les ressortissants allemands, et une France passée en deux ans du top 40 au top 15 des nationalités qui s’informent sur l’expatriation.

En somme, si un référendum sur l’adhésion à l’Union européenne devait avoir lieu, si un gouvernement français, à court d’idées et cherchant à tester sa popularité, devait convoquer un référendum sur l’Union, alors il perdrait assez probablement et découvrirait le lendemain que personne n’a prévu de plan B. L’Allemagne, elle-même travaillée par ses provinces de l’Est, refuserait de payer pour recoller les morceaux.

Ne resterait alors qu’un noyau resserré (nordiques, Benelux, Allemagne, quelques pays d’Europe centrale) reconstituant, après trente ans de traités, de commissaires et de sommets nocturnes, un marché commun avec libre circulation. Soit précisément le point de départ. Le résultat serait obtenu au terme d’un demi-siècle d’efforts, de conventions, de constitutions rejetées puis ratifiées autrement, et de plusieurs milliers de milliards d’euros.

En réalité, l’Union ne perd pas ses membres mais ses payeurs. C’est nettement plus gênant.

Bitcoin QR code: 1BuyJKZLeEG5YkpbGn4QhtNTxhUqtpEGKf

J'accepte les BTC, ETH et BCH !

1BuyJKZLeEG5YkpbGn4QhtNTxhUqtpEGKf

Vous aussi, foutez les banquiers centraux dehors, terrorisez l’État et les banques en utilisant les cryptomonnaies, en les promouvant et pourquoi pas, en faisant un don avec !