Des requêtes où le justiciable a oublié d’effacer « répondre à ChatGPT », des lettres types aux blancs jamais remplis, et même un recours constitué en tout et pour tout d’une capture d’écran de la réponse du chatbot…. Décidément, on ne s’ennuie pas au tribunal administratif de Lille !
C’est en tout cas ce qu’on a découvert lorsqu’une greffière a ouvert son petit cabinet des curiosités à une équipe de TF1. On peut en rire (on n’aurait pas tort), mais ce qui se trame derrière est assez caractéristique d’un changement paradigmatique profond dans l’administration.
Car pour le Conseil d’État, il s’agit d’un véritable « tsunami contentieux », expression qui peut surprendre de la part d’un organe plutôt réputé pour ses euphémismes : les chiffres présentés lors de sa rentrée semble justifier l’image avec le nombre de nouveaux dossiers devant les tribunaux administratifs qui sont passés de 257.000 en 2023 à 370.0000 sur les douze derniers mois avec une hausse de 20 % sur cette année. À ce rythme et selon le vice-président Marc Guillaume, on atteindra le demi-million d’affaires d’ici quelques années, transformant le Palais-Royal en « juridiction chargée de contentieux de masse ».
Bien sûr, le coupable est évident et déjà désigné : l’intelligence artificielle, qui permet au premier venu de pondre en trois minutes un mémoire de quarante pages truffé de jurisprudence imaginaire.
Explication séduisante et en partie vraie mais qui masque une réalité plus subtile et pas forcément plus rassurante pour l’administration.
Ainsi, la greffière lilloise estime reconnaître l’IA dans près d’une requête sur dix. Elle sous-estime probablement, la qualité de la production récente bluffant même des critiques littéraires chevronnés et des « chercheurs » en IA, mais même en doublant cette proportion, on est loin d’expliquer une hausse de 44 % depuis 2023.
En fait, certaines digues avaient cédé bien avant l’arrivée des chatbots grand public : le Tribunal du stationnement payant est passé de 70.000 recours en 2018 à plus de 200.000 par an, avec un stock attendu de 350.000 dossiers en souffrance. Même les chercheurs qui ont le plus documenté le phénomène reconnaissent que seules certaines de ces vagues démarrent avec la sortie de ChatGPT.
En fait, on conteste à présent le RSA, les impôts, les titres de séjour, les permis de construire, les amendes de stationnement, … Autrement dit, les produits d’une administration devenue incontrôlable, qui fabrique à la chaîne des décisions contestables, dans des domaines où elle s’est rendue incontournable. Les griefs existaient depuis longtemps et ce qui les retenait, c’était une digue discrète mais redoutablement efficace : pour les contester, il fallait comprendre la procédure, trouver le bon formulaire, écrire dans le bon registre, ou payer quelqu’un pour le faire.
Ce verrouillage intellectuel présentait un avantage considérable pour l’administration : quand un administré ne sait pas se plaindre, il devient commodément un administré satisfait.
L’IA a changé la donne, d’abord en expliquant l’amphigourique puis en armant du bon langage le citoyen désemparé, et imposé un magnifique retournement de situation.
Pendant des décennies, l’administration a pratiqué le déni de service contre ses citoyens : Cerfa empilés, pièces justificatives redemandées trois fois, délais opposables à l’usager mais jamais à elle-même, silence qui vaut acceptation sauf dans une liste d’exceptions longue comme le bras armé de l’État.
Et là, patatras, le flux s’inverse : à mesure que chacun, rationnellement, conteste chaque avis foireux, chaque forfait post-stationnement, chaque radiation, puisque cela ne lui coûte plus rien, s’installe une forme d’inondation des administrations sous les demandes, contestations et autres procédures, par simple addition des exaspérations individuelles.
Les auteurs britanniques d’une récente étude sur l’« inondation agentique » des services publics ont ainsi recensé 84 cas dans 11 juridictions internationales et identifient les services les plus exposés, soit ceux qui sont financièrement attractifs mais complexes… L’État-providence français, en somme. L’Allemagne y a déjà droit : en Rhénanie-du-Nord-Westphalie, les procédures d’urgence devant les tribunaux sociaux ont bondi de plus de 55 % en 2025, surtout sur le Bürgergeld et l’assurance-chômage, avec des mémoires rédigés par IA citant des arrêts qui n’existent pas.
L’étape suivante ne fait guère de doute : la production de texte ne coûte plus rien, et l’effort porte actuellement sur le clic. Les agents IA vont donc se charger de remplir les cerfas et, inévitablement, les sites publics seront les premiers à tomber.
Cette évolution fera des des victimes collatérales, à commencer par le citoyen légitime dont l’impôt n’a pas été calculé correctement et qui devra payer les intérêts de retard pendant que le greffe trie les captures d’écran.
Certes. Mais qui s’est posé en tiers indispensable entre le citoyen et son stationnement, son logement, son emploi, ses revenus, sa santé ? L’État peut difficilement se plaindre de la longueur de la file d’attente devant le seul guichet qu’il a rendu obligatoire.
Bien sûr, l’administration peut riposter, en répondant à l’IA par de l’IA plutôt que de faire payer l’accès au juge : on pourrait outiller greffes et magistrats pour absorber le volume, et remettre ainsi les deux camps à égalité. Malheureusement, le calendrier officiel douche tout espoir : un outil documentaire interne pour décembre, une « base de données augmentée » pour avril 2027, et le remplacement d’un portail contentieux que le vice-président qualifie lui-même d’« obsolète » d’ici fin 2027, après avoir supprimé des postes les années passées, tout cela n’augure rien de bon.
Et plus sérieusement, il est naïf d’imaginer que l’État pourrait déployer rapidement une IA qui fonctionne, alors qu’Albert, l’assistant maison testé dans 48 maisons France Services, n’a finalement pas été généralisé après des dysfonctionnements techniques et des réponses erronées. Comme pour toutes les tentatives d’informatisation, de numérisation, de simplification et d’assouplissement du gros État obèse passées, on peut raisonnablement parier sur un bon gros claquage de plus.
La réponse évidente, franco-française, est évidente : un recours administratif préalable obligatoire qu’on veut généraliser, c’est-à-dire une couche bureaucratique supplémentaire, puis la répression (un juge peut infliger des amendes pour requête abusive) et enfin le péage que la France a d’ailleurs déjà testé avec la contribution de 35 euros pour l’aide juridique, instaurée en 2011 et supprimée en 2014.
Pas dit, cependant, que ceci se passe sans anicroche : pendant des décennies, l’État a noyé ses citoyens sous le papier mais le papier revient à présent à l’expéditeur…
Qui sème le Cerfa récolte la requête.




Le mankdemoyens que cela induit !
je dirais même plus, cela induit le manque de moyens ! tu vois moi z-aussi je peux faire des commentaires creux 😉
« le Tribunal du stationnement payant est passé de 70.000 recours en 2018 à plus de 200.000 par an, avec un stock attendu de 350.000 dossiers en souffrance. »
Et pourtant, tout est fait pour qu’il soit rebutant en multipliant déjà les requêtes en LR/AR pour arriver à son niveau…
Et il statue rarement en faveur du receveur de PV…
« silence qui vaut acceptation sauf dans une liste d’exceptions longue comme le bras armé de l’État. »
Avec un délai confortable de six mois pour elle quand le justiciable administratif n’a le plus souvent qu’un mois de délai pour être sorti du jeu…
Ce phénomène avait été prédit par un commentateur du blog, voilà longtemps. Je ne me rappelle plus de son nom, (ce n’est pas moi).
Il porte un costume, un masque et exploite des bébés communistes dans sa cave. j’ai bon ?
eh non! Un tiers commentateur de notre hôte.
C’est Aleph.
Il a élégamment mis la référence de son post à distance de mes propos (c’est pas Dr Slump ou Grosminet qui auraient fait ça):
h16free.com/2026/04/03/83897-lia-et-levaporation-des-bullshit-jobs#comment-1252502
« c’est pas Dr Slump ou Grosminet qui auraient fait ça » … Doc, GM, un commentaire ? 😉
Ca alors, pour une fois qu’on me cite ! Je ne sais pas pourquoi, mais un gars vachement plus malin que moi disait qu’il n’y a pas de mauvaise publicité !
« s’installe une forme d’inondation des administrations sous les demandes, contestations et autres procédures, par simple addition des exaspérations individuelles. »
Dans ma mémoire bien que vieillissante, un auteur complotiste, forcément complotiste de blog prônait une méthode de résistance douce contre le Léviathan, très similaire…
Confondrais-je ?
tu dois confondre, il s’agissait d’un complotiste …
L’IA est formidable pour les requêtes mais l’IA doit rester, pour le moment, une assistance.
Les gens ne comprennent pas qu’ils doivent déjà rédiger leur requête. Ensuite, l’IA la met en forme, corrige fautes et doublons, rajoute des textes et de la jurisprudence que le requérant se doit de vérifier scrupuleusement. Puis, après cette vérification et cette lecture, le requérant complète son dossier avant de le mettre son dossier sur Télérecours citoyens.
Cela semble simple. Sans un bon prompt, l’IA ne fera pas de miracle. C’est une assistance.
rien ne vaut un beau prompt après avoir digéré un bon cassoulet !!!
« Bien sûr, l’administration peut riposter, en répondant à l’IA par de l’IA plutôt que de faire payer l’accès au juge : »
Même pas ! Elle répond n’importe quoi pour inscrire dans ses statistiques un taux de réponse flatteur…
Du genre, à une première lettre recommandée d’impossibilité d’accès à son compte fiscal narrant le point précis du noeud gordien, protester en disant que la procédure est maintenant d’utiliser « exclusivement » la correspondance par mel interne dudit compte pour obtenir un meilleur traitement du dossier… sans répondre pour autant quoi que ce soit de précis sur ladite demande…
L’état français échouera peut-être dans sa tentative de contre les IA par des IA sur-mesure, mais j’ai l’impression qu’on va dans cette direction de toute façopn : un monde où les IA répondront aux IA, et où le rôle des humains sera juste de piloter leurs moyens et leurs buts.
Un monde toujours plus endetté, toujours plus virtuel, toujours plus déconnecté du monde physique, cette méchante réalité qui fait bobo aux ouin-ouin.
Jolie la conclusion.
Ils vont répondrons n’importe quoi ou rien du tout et pendant ce temps là les sommes enflent…enflent.
Vous ne pensez tout de même pas que ça les empêchent de dormir.
Au final vous paierez si vous pouvez et l’Administration non .
Ses membres sortiront toujours le jeudi à 17 h pour entamer un week end bien mérité .
ils débauchent à 17h00 et à 16h15 ils sont chez eux !!
Bien vu!
Où comment les fonx ont inventé la machine à remonter le temps.
« Je pense que l’IA va, à moyen terme, faire exploser certains tribunaux, avec des requêtes nickel. Pour mémoire, il y a déjà 2 ans d’attente au tribunal administratif de Paris. Et ceux qui y ont recours sont, parmi les victimes de la bureaucratie, les plus tenaces. Avec un ordi qui fait tout, le nombre de mécontents qui voient le seuil d’énergie pour ester baisser va peut-être (peut-être : il faudrait encore que l’opinion en ait vent) rendre ça intenable pour les juges eux-mêmes.
Pour la justice non-administrative, les dossiers classés en masse ont déjà montré que le système était arrivé à un point d’absurdité où la justice ne serait jamais rendue. Cela n’ira pas en s’arrangeant, surtout si des criminels incitent des quartiers à inonder tout de requêtes faites d’un clic pour se faufiler parmi la masse. »
h16free.com/2026/04/03/83897-lia-et-levaporation-des-bullshit-jobs#comment-1252502
Oublier de supprimer « demander à chatGPT » et autres facéties me fait penser à cet « élève » qui criait hier dans un micro qu’il était fatigué d’horaires insupportables (pensez donc, il termine à 17h!).
La fainéantise a atteint de tels niveaux que même enlever une mention révélatrice ou modifier un mot de trop est déjà au-dessus des forces du français moyen de moins de 40 ans.
Je rêve de pouvoir les remettre dans les horaires du XIXème siècle, rien qu’un mois, si tant est qu’il pourraient tenir la distance des journées de 14h sur 6 jours et demi.
Juste la messe obligatoire du dimanche matin comme seul loisir
Exactement. Sur le plan historique, il faut préciser que ces conditions de travail esclavagistes s’estomptent petit à petit au cours du siècle et qu’à la fin du 19ème, on a interdit le travail des enfants et la journée est de 11-12 heures par jour sur 6 jours. Ce n’est qu’après la première guerre mondiale, en 1919, que fut adoptée la journée de 8 heures
Ben moi j’en rêve pas du tout, de revenir au 19e siècle. On n’est pas obligé de passer d’un extrême à l’autre.
Ça ne passera pas sans anicroche : un Himalaya supplémentaire de dossiers » en souffrance » , épivala !