Ecole : moins de notes, plus de bisous !

La réalité dépasse parfois l’affliction. Pour la société française, rien n’est trop gentil, trop doux, trop cotonneux pour s’assurer que chaque citoyen sera totalement dépourvu de toute aspérité, de toute solidité et la progression méthodique et étouffante de la République du Bisounoursland marque, cette semaine, une avancée significative : c’est maintenant officiellement que différentes associations de parents d’élève veulent interdire les notes à l’école.

Cette fois-ci, rendons à César ce qui est à César : l’idée ne vient pas de l’Éducation Nationale elle-même, encore que sa structure permette intrinsèquement l’émergence de demandes ridicules de cet ordre. Ce sont bien les associations de parents d’élève, l’Apel, la FCPE, la PEEP, qui ont demandé la suppression du système de notation tel qu’il existe actuellement.

Si l’on s’en réfère à cette dernière proposition, on a vraiment l’impression que ces associations sont en lutte permanente pour la production d’invertébrés toujours plus mous : elles n’en peuvent plus de ces notes qui stigmatisent et discriminent les élèves.

Stigmatiser, le mot à la mode, est lâché. Et chacun sait que stigmatiser, c’est faire du mal. Or, dans la nouvelle République du Bisounoursland, faire du mal, aussi bien physique que psychologique, est une horreur absolue qu’il faut éviter ; et comparer, établir un classement, c’est faire du mal.

Et pour ce qui est de discriminer, chacun sait, maintenant, que dans toute république réellement citoyenne et égalitaire, cette action est à proscrire avec la plus grande fermeté : tout se vaut, ou à peu près, et la force des bisous appliqués avec vigueur, détermination et obstination, même contre le mur râpeux de la réalité, doit absolument venir à bout de toute velléité de regarder la réalité en face.

République du Bisounoursland

Le but d’une telle suppression, hormis l’arrêt de cette abominable stigmatisation qui fait mal tout partout à l’égo de l’élève, est surtout d’éviter que les élèves les moins bons soient découragés… Et quand on y réfléchit, le fait de ne plus produire aucune note résout effectivement le problème. Non pas que les mauvais ne se décourageront plus, mais bien qu’ils ne sauront plus qu’ils sont mauvais. Ni leur professeur, pour le coup, puisqu’il lui sera alors tenu de ne plus considérer les disparités de niveau au sein de sa classe.

Poussant le raisonnement jusqu’au bout et n’ayant pas peur du ridicule, ces associations proposent donc de remplacer les affreuses notations par un contrat de confiance (le terme est bel est bien d’eux) : on lutte contre l’abominable discrimination que notre société de compétition acharnée tente d’installer jusque dans le sanctuaire de l’école, mais on en utilise sans vergogne les codes et les slogans publicitaires.

Ce contrat de confiance, en pratique, revient à travailler avec les élèves sur un échantillon donné d’exercices, et piocher dans ces exercices déjà faits pour le contrôle. Autrement dit, le contrôle porte donc sur des questions déjà lues, déjà répondues, déjà corrigées. Les enseignants qui pratiquent cette « méthode » sont heureux de constater une hausse significative des moyennes… On s’étonne seulement que celles-ci ne plafonnent pas au maximum : il y a donc des élèves qui, même travail mâché et réponses fournies, ne parviennent toujours pas à s’impliquer suffisamment pour reproduire mécaniquement ce qu’ils ont déjà vu.

Oh, certes, on me rétorquera qu’il existe toujours des gens moins doués que d’autres et que même un exercice simple de reproduction est parfois inatteignable pour eux. Dans ce cas, c’est bien l’exercice lui-même qui ne convient pas, voire le système scolaire dans son ensemble, et non le système de notation…

Mais en réalité, comme on peut le constater avec les lubies et demandes diverses qui émaillent de plus en plus la vie de l’enseignement dans ce pays, ce que ces parents veulent, finalement, n’est pas un système qui permet d’instruire les élèves. Ce que veulent ces citoyens frétillants, égalitaires et violemment pacifiques, c’est un mélange entre une garde-chiourme et une fonderie républicaine où chaque élève ressortirait, totalement torché, langé, nettoyé, propre et lisse, avec exactement les mêmes capacités, les mêmes bagages et – bien évidemment ! – les mêmes chances que son petit camarade.

Dans la vision étonnante de ces personnes, il n’y a rien de plus insupportable qu’un système permettant de définir les capacités des élèves. Mieux vaut ainsi distribuer un diplôme qui ne vaut même pas le papier sur lequel il est imprimé que de montrer la froide réalité en face : non, tout le monde n’est pas apte à aller à l’université, non, tout le monde n’est pas capable de viser le ciel.

Et surtout : tant mieux ! Le monde ne peut pas fonctionner rempli uniquement de philosophes.

On retrouve dans cette idée de vouloir supprimer les systèmes de notations les mêmes présupposés naïfs et agaçants qui ont consisté pendant des années (et consistent toujours) à placer les enseignements manuels en retrait des autres enseignements, les lycées techniques en dessous des lycées généraux, les diplômes tels que les CAP, les BEP et tout ce qui a, finalement, trait aux filières techniques et manuelles en dessous des filières dites nobles, scientifiques ou littéraires. Les bien-pensants de France adooooorent leurs petits commerces, plébiscitent leur terroir, s’entichent d’aimer les petits artisans locaux, mais ne peuvent supporter que leurs enfants ne visent pas Polytechnique ou l’ENA.

Mais la réalité leur revient pourtant dans la tronche régulièrement.

Moins les élèves sont discriminés, moins ils sont notés, plus ils s’en donnent à cœur joie, hors des systèmes égalitaristes lénifiants et mollassons, pour réintroduire, parfois sauvagement, cette compétition et ces classements dont ils sont écartés ailleurs.

Comme à l’école, il n’y a plus aucun mauvais, il n’y a plus aucun bon non plus, on s’empressera de retrouver une hiérarchie à l’extérieur. Sans même aller chercher dans les faits-divers les plus tristes ou les plus violents, il n’est qu’à voir le temps passé sur les jeux vidéos par nos chères têtes blondes pour comprendre qu’ils ont, finalement, très bien compris que la vie n’était que compétition et classements. Rare sont les jeux vidéos où les notations, points, expériences, rankings et autres classements sont absents ! Et pourtant, vu leur succès, on doute réellement que les jeunes se sentent terriblement stigmatisés par ces systèmes.

L'école, ça peut être chouette, aussi.

Certes, l’école n’est pas un jeu vidéo, mais cette remarque permet de comprendre que les classements, les compétitions et les discriminations font partie de la vie normale et que c’est, en réalité, le rôle de l’école de préparer et faire comprendre cette réalité aux élèves qui lui sont confiés ; si les métiers manuels, le redoublement, et tant d’autres éléments qui forment les tabous du système scolaire français n’étaient pas systématiquement stigmatisés actuellement, les élèves accepteraient une orientation qui conviendraient à leurs capacités.

Mais admettre que les élèves ne sont pas égaux, que tous ne peuvent pas devenir pompier ou astronaute, c’est donner prise au réel, renoncer, quelque part, à la société du rêve qu’on peut se construire à coup de contrats de confiance et autres salves de petits bisous sympathiques, de novlangue débridée où les sanctuaires ne stigmatisent pas, où la discrimination et la compétition disparaissent dans un grand tourbillon joyeux des couleurs chamarrées de la diversité festive.

Evidemment, renoncer à cette société joyeuse et colorée, ce n’est pas envisageable.

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A noter sur le même sujet : le billet de David Desgouilles, dans Causeur.

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