Les deux léviathans

La première liberté, c’est celle de penser ce que l’on veut. La liberté fondamentale qui vient directement ensuite, c’est celle de pouvoir exprimer cette pensée. Cette pensée, une fois exprimée, peut choquer, peut provoquer des réactions, mais la liberté de s’exprimer ne doit pas être limitée.

En effet, limiter la liberté d’expression, limiter la liberté d’émettre une idée aussi nauséabonde soit-elle, c’est :

  • limiter, à plus ou moins long terme, la liberté des gens à se forger une opinion par eux-mêmes
  • limiter, à plus ou moins long terme, la capacité des gens à se remettre en cause
  • décrédibiliser ceux qui s’expriment : de même que pour le commerce où la concurrence permet d’améliorer sans cesse la qualité des productions, le débat d’idée et le choc des discours éventuellement radicalement opposés est la seule méthode efficace de montrer clairement les différences, les tenants et les aboutissants de toute philosophie. L’absence de toute opposition par disparition de la liberté d’expression revient à fournir des débats soporifiques entre gens mollement d’accord sur des banalités à l’intérêt inversement proportionnel au temps de parole qu’on leur accordera.
  • aboutir à fournir à tous une même pensée polie, plate et convenue, prête à digérer.

En outre, le meilleur moyen de combattre une philosophie qu’on n’approuve pas, c’est autant de pouvoir l’entendre que de pouvoir lui répondre. En limitant l’expression, ou pire, en la limitant à une expression donnée, on favorise une voix, pour oublier l’autre, la rendre clandestine, sans contradicteur, sans réponse claire aux questions chuchottées.

Il est ainsi essentiel que toutes les idées puissent s’exprimer sans subir deux censures importantes : la censure des autres, et l’auto-censure.

L’auto-censure est la phase ultime de censure, celle qui permet à l’appareil étatique de même se passer de l’usage de la force : on ne veut plus penser de travers, ou, si l’on pense de travers, on le sait et on ne le dit pas ; pire, on dit le contraire, et on finit par se persuader qu’on a raison de tenir ouvertement des propos qu’on a un jour clairement identifiés comme contraires à ses propres convictions, voire contraires à la vérité.

La censure des autres, c’est la première phase de censure. Elle va progressivement, utilisant de pouvoir coercitif, s’immiscer dans la vie de tous les jours pour déterminer ce qui peut être dit, ce qui sera toléré de ce qui n’est pas disable, ce qui est tabou, et ce qui est interdit, voire punissable. La France a clairement choisi cette voie. L’Europe semble suivre, petit à petit, aidée en cela par une résignation molle de chacun à la social-démocratie consensuelle, à la bienpensance facile…

De nos jours, deux systèmes, parfois complémentaires, parfois antagonistes, tendent à s’approprier le droit de régenter la liberté d’expression.

Le premier, et le plus ancien, est le système religieux. C’est lui qui, au travers des tabous, a pû introduire la notion de ce qui se dit, se pense, et de ce qui ne se dit pas, de ce qu’on ne doit pas s’autoriser à penser. Le second, c’est bien sûr le système étatique, qui utilise la loi et ses instruments pour obtenir le même résultat que la religion.

Notons cependant que l’un et l’autre systèmes peuvent très bien coopérer ou se déchirer sur ce même sujet : bien souvent, l’état laïc déboutera les actions en justice de tel culte, offusqué par telle ou telle affiche, saillie, caricature, … parus à ses dépends.

On remarquera alors que la liberté d’expression est un bien fort précieux pour que ces deux Léviathans multicentenaires se déchirent pour en obtenir les clefs.

Et, c’est exactement ce qui se produit actuellement avec des caricatures danoises sur Mahomet dans un journal de Copenhague. La presse nous relate longuement les réactions outrées de différents représentants, dignitaires, quidams, etc… musulmans choqués par les caricatures. Et de nous dire que les gouvernements se sentent embarrassés par leur réaction, que des décisions d’ordre diplomatique seront / doivent / envisagent d’être prises.

Normalement, la liberté d’expression joue dans les deux sens : que les détracteurs de ces caricatures s’expriment. Ils en ont le droit. Qu’ils demandent à ce que les autres ne s’expriment plus en vertu de principes qui leurs sont étrangers et qui limitent leur droit d’expression, en revanche, cela dépasse clairement leurs droits. Enfin, en toute bonne logique, une religion tolérante devrait admettre la critique des infidèles, autant qu’elle pourrait d’ailleurs critiquer leurs discours.

Dans un monde où règnerait une vraie liberté d’expression, toute cette affaire n’aurait pas lieu ; ou, tout du moins, n’aurait qu’un retentissement fort modéré par la réelle ampleur de ce qu’elle représente : à peu près rien.

Le simple fait que cette affaire prend des proportions importantes démontre, s’il était besoin, que la religion et les systèmes étatiques font encore bien des ravages sur la liberté d’expression.

Bitcoin QR code: 1BuyJKZLeEG5YkpbGn4QhtNTxhUqtpEGKf

J'accepte les BTC, ETH et BCH !

1BuyJKZLeEG5YkpbGn4QhtNTxhUqtpEGKf

Vous aussi, foutez les banquiers centraux dehors, terrorisez l’État et les banques en utilisant les cryptomonnaies, en les promouvant et pourquoi pas, en faisant un don avec !