Mille-feuilles et confiture

Un des défauts majeurs de l’étatisation rampante, c’est qu’à force de se mêler de tout, on finit par mettre ses gros doigts boudinés dans des pots de confitures un peu trop étroits et qu’on se retrouve pris au piège. L’état Français n’échappe pas à la règle, comme le démontre fort bien l’actualité, tant intérieure qu’extérieure.

A l’intérieur tout d’abord, avec le contrat Machin Truc.

Je l’appellerai comme ça, car on se perd avec les noms qui fleurissent de tous côtés en cette période de législature faste. Un coup, il s’agit de première embauche, un autre, de nouvelle embauche, bientôt, d’embauche des seniors, des fumeurs repentis, des soubrettes lascives, des hommes laborieux à la verticalité contrariée ou que sais-je encore.

En effet, l’état, dans son immense sagesse tous les jours démontrée, a eu la bonne idée de massivement légiférer dans le domaine du travail.

A priori, le droit commun, celui qui permet de juger les comportements courants de toute personne, dans à peu près tous les cadres, suffit pour le travail : il s’agit d’un contrat d’échange entre d’un côté du travail (sous forme de puissance physique, de puissance intellectuelle, ou d’un habile mélange des deux), et de l’argent de l’autre (ou des avantages en nature, ce qui revient au même). Mais voilà, dans un monde où l’on croit pouvoir accéder à la sécurité (de tout : son emploi, son foyer, son avenir, sa santé, etc…), on veut pouvoir aussi rendre les transactions, les échanges dans le cadre de l’emploi, beaucoup plus sûres. Avec la perte progressive du goût de la prise de risque vient le besoin de sécuriser le marché de l’emploi. L’état sait, par nature, que sa propre survie passe par son extension dans tous les domaines. Ce domaine, l’emploi, ne doit point lui échapper, et l’occasion de légiférer, avec cette excuse de la sécurisation de ce marché, est trop bonne pour être manquée.

On construit donc un magnifique système, bâti sur le principe du mille-feuilles. Dans la pâtisserie du même nom, on peut facilement compter une poignée de feuilles. Dans le système étatique du droit du travail, le décompte est impossible et les mille feuilles sont allègrement dépassées. Chaque jour, chaque minute amène son petit amendement, sa petite convention collective, sa petite jurisprudence ou son petit jugement prud’hommal qui viennent lentement sédimenter sur le terreau fertile offert par nos législateurs fous.

A la fin, on se retrouve avec tout un bouquet de contrats possibles (contrat d’apprentissage, CDD à caractère saisonnier à temps partiel ou non, pour remplacement ou accroissement d’activité, avec ou sans terme précis, CDI à temps complet ou partiel, avec ou sans convention collective, CNE, CPE, …), coloré de mille variantes, aux parfums déclinables en fonction de conventions collectives.

Chacune de ces petites mécaniques paperassières, orfèvreries finement sculptées dans le droit du travail, le droit des sociétés, le droit de la sécurité sociale, les jurisprudences et j’en passe, sera progressivement sanctuarisé par de nouvelles lois visant à modifier le comportement de telle ou telle entreprise, de tel ou tel patron, pour qui tel ou tel autre contrat serait devenu un bon plan.

Petit à petit, toujours par sédimentation, on va se retrouver avec non plus des contrats, mais de véritables lois, ou ce qui en a la force : il devient ainsi inscrit, non pas dans les livres (ce serait un peu trop visible) mais dans les esprits, que le contrat de travail a force de loi. Que nul ne peut travailler sans en passer par les fourches caudines de tel ou tel type de contrat, tel ou tel type de convention, tel ou tel type de classification, et, finalement tel ou tel type de subvention.

Vous remarquerez qu’à ce point, la notion d’échange d’un peu de sueur pour un peu d’argent est devenue très très lointaine, presque obscène de simplicité devant l’édifice imposant des monceaux de papiers juridiques. Mais baste. L’état est parvenu à ses fins : codifier le rapport, réguler l’échange, catégoriser les travailleurs, les patrons, les entreprises. Tout sera prévu par la loi : combien vous gagnerez, dans quelle case de statut vous serez, si vous pouvez prendre 1 ou 2 jours quand vous pondez un lardon, 1 ou 2 jours quand vous en perdez un, 1 ou 2 jours quand vous décidez d’en faire, 1 ou 2 quand vous mettez des proches dans des boîtes, etc. C’est froid, dit comme ça, mais … c’est froid, écrit comme ça, dans tous ces petits textes insipides.

Mais … le système a ses limites : on ne peut pas toujours ajouter des lois sur des codes, des règlements, des décrêts et des circulaires. Ca finit par devenir, comme un mille-feuilles beaucoup trop gros, immangeable : soit on appuie sur le haut, pour tasser tout ça, et ça coule par les côtés, soit ça s’effondre, splotch, et on se retrouve tartiné de crême. On finit souvent les doigts sales. Pour le droit du travail, l’état n’en est pas tout à fait encore là : il continue d’empiler, confiant dans le pouvoir adhésif de sa crême pâtissière sociale. Mais tous les contrats Machin Truc ajoutent bien des complications où, finalement, la seule solution pour éviter l’écroulement eut été de dépiler.

En effet, pourquoi ajouter un nouveau contrat qui va finalement créer, à nouveau, des effets de seuils, ne concerner qu’une population, qu’un type de travail, etc… ? Villepin, le gâte-sauce de Matignon, aurait très bien pu assouplir le CDI, puisqu’assouplir était son but. Mais il faut se ranger à l’évidence : pour assouplir un gros, très gros mille-feuilles, il faut beaucoup de doigté, ou beaucoup de rhum. Et du rhum, on n’en a plus, en France. Quant au doigté …

Au final, l’état se retrouve coincé là où il a pêché : il ne peut plus faire marche arrière dans sa folie législative, et, tentant le tout pour le tout, légifère à nouveau…

A l’extérieur, on retrouve le même syndrome.

Après avoir tant et si bien légiféré sur, pour et contre le droit d’expression, en classifiant, rangeant, comptant, dénommant tous les cas où ce droit d’expression ne pouvait être utilisé, en définissant, toujours avec la même gourmandise juridique de la loi, du décrêt, du règlement et des petits papiers, ce qu’on pouvait dire ou pas, voilà l’état coincé entre les associations de toutes obédiences qui réclament le droit de dire n’importe quoi, celle qui le leur refusent et celles qui en profitent.

L’affaire des caricatures est, au travers de ce prisme pâtissier, … caricaturale : d’un côté, on s’insurge des droits d’expression qu’on bafouerait en s’interdisant de publier telle ou telle petite image. De l’autre, … eh bien de l’autre, il sera fort difficile de trouver une raison solide pour empêcher ensuite un excité de vouloir publier des images négationnistes : la liberté de s’exprimer, oui, mais pas pour tous.

Il ne s’agit pas ici de prendre parti pour ou contre les caricatures, et les récupérations politiques qui ont eu lieu ensuite. Tout d’abord, comme je l’ai expliqué dans un précédent billet, ce serait précisemment faire le jeu des extrêmistes de tous bords, qui, non contents d’avoir créé la situation, l’enveniment de part et d’autre pour aboutir à leurs fins. Et ensuite, il s’agit bien ici de montrer simplement que les systèmes étatiques[1], en sur-légiférant à qui mieux mieux dans tous les sens et sur tous les sujets en sont venus à devoir dire tout et son contraire.

Et comme pour les lois surnuméraires en droit du travail, les lois surnuméraires dans le domaine de l’expression (et de sa liberté ou de sa censure) s’empilent de part et d’autre des continents pour museler plus ou moins ouvertement les individus sous le joug du système qu’ils ont mis en place.

L’empilement continue.

Et, un beau matin, le mille-feuilles se renverse.

Notes

[1] ici vus au sens large, comme organisations humaines collectivistes

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Commentaires4

  1. Chris

    Voilà pourquoi le nouveau contrat made in Villepin a peu de chance de fonctionner.

    Oh certes, on enregistrera bien ici ou là un de ces fameux "effets d’aubaine" (mot poli pour "effet pervers"), les stats du chômedu connaîtront éventuellement une petite vibration masturbatoire vers le bas à force de pognage.

    Mais après ?
    Retour à la case départ.
    La France c’est l’éternel retour nitzchéen, l’intelligence en moins.

    Il suffit de franchir la Manche pour voir un type de contrat qui fonctionne très bien : l’immobilier. A Londres, dans une des villes les plus chères du monde, un étudiant black peut trouver un logement en quelques jours (coloc of course). Pourquoi ? Parce que le proprio peut le virer du jour au lendemain. Cette "insécurité" aboutit finalement à une grande fluidité et donc à une sécurité ; les propriétaires n’ont pas peur de louer.

    Côté entreprise, on remercie son salarié aussi de la même façon (un petit mois de préavis). Là aussi, le patron n’a pas peur d’embaucher car il n’a pas peur de licencier.

    Tout le reste n’est que du Villepinisme en français dans le texte, c’est à dire une grande confusion mentale.

  2. dko

    Dans notre cher pays, la règle des 80/20 s’applique parfaitement au monde du travail : 20% de personnes qui travaillent pour les 80% restant.

    Si on applique le modèle anglais, il y a 80% de gens qui ont énormément de soucis à se faire, car il va falloir qu’ils se bougent le popotin sclérosé et l’esprit enlisé dans les revendications syndicales.

    Il y a 20% de français qui espèrent et 80% qui résistent le plus possible… moi je rêve que le 49.3 soit utilisé pour autre chose que des mesurettes et qu’on se débarrasse de nos 80% de boulets. Cela ne suffira pas à régler tous les problèmes, mais constituera sans doute un premier pas pour restituer le travail à ceux qui ont réellement le désir de travailler.

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