Les opinions de Michel

C’est la crise, et chacun y va de son commentaire. C’est d’autant plus vrai qu’on est connu, homme politique, et qu’on fait l’actualité par exemple en étant Président de la Conférence des Experts sur les Tubulures Chromées Pour Engraisser l’Etat. C’est pourquoi le papa de Martine, Michel, a donc décidé d’émettre des sons devant des micros, et d’écrire des phrases dans un journal. Croustillant.

Dans son passionnant édito (libellé « Point de Vue », il y manque d’ailleurs une Image du Monde), Michel nous livre donc l’essence de sa fulgurante pensée sur un sujet qui l’occupe actuellement, la Criiiiise. Comme il est président d’un machin étatique qui doit décider comment ponctionner les troupes, à quoi on va pouvoir affecter le résultat de la ponction, et de trouver une raison crédible pour cette nouvelle sodomie fiscale, on comprend que notre comme se soit penché sur le sujet.

La première partie de l’article s’ouvre donc par une constatation. Chacun admet qu’il y a crise. Au moins, il ne violente pas son lecteur et lui permet de s’installer douillettement dans le ronron de la pensée rocardienne. Ronron dont on sent la puissance au fil des lignes qui s’enchaînent agréablement : on constate que la crise est sur toutes les lèvres, qu’on en dit qu’elle serait finie, mais qu’on a bien du mal à se forger une opinion. Pas de quoi frapper un aveugle, fouetter un chat ou pousser mémé dans les orties. Le ronflement rauque du V8 Twin Turbo de Michel laisse présager d’un vrombissant démarrage athlétique, avec l’odeur du caoutchouc brûlé sur une asphalte meurtrie par un coup d’accélérateur vengeur.

Mais à la deuxième partie, patatras, le moteur cale. Serait-il noyé ?

Car après cet enfilage de perles, et ces évidences calmement posées, on s’attendait à quelques volées de bois vert, quelques révélations fracassantes, quelque point de vue bien senti, histoire d’utiliser la violence d’un contraste marqué pour cogner le lecteur dans son embonpoint bourgeois : on l’a installé dans la première partie sur un gros fauteuil mou avec un club-soda et des petites cacahouètes, alors on s’imagine que – bing ! – notre Michel va le dérouiller de ses petits poings hargneux dans la seconde.

Au lieu de cela, Michel prend les arachides et choisit d’en balancer quelques unes dans le nez du lecteur. Et même pas en tir tendu, mais à la cuillère, comme Chang devant Lendl à Roland Garros. A la différence que Chang a fini par gagner et que Michel, lui, se contente de gaspiller l’apéro.

Ainsi, pour lui :

Le détonateur financier pourra sauter une nouvelle fois dans quelques années. Après tout, cela fait quelque vingt ans que le monde connaît une crise financière grave à peu près tous les cinq ans… De là à essayer de réduire le volume insensé de l’activité financière par rapport à celui de la production, de là à essayer d’entraver la cupidité collective qui a fait dériver l’essentiel de cette profession vers l’immoralité, il y a un pas que l’on se garde bien de franchir. Et on recommence.

En somme, le vilain marché financier merdoie depuis 20 ans, les gens sont cupides, immoraux et personne ne fait rien. C’est vraiment un scandale. Un autre scandale est qu’on n’a pas appelé Michel plus tôt pour nous révéler tout ça. Il faut, c’est certain, franchir des pas, comme par exemple celui de la régulation, hein, parce que vous comprenez, ça fait 20 ans qu’on ne régule pas, voire qu’on dérégule. C’est bien connu, puisque Michel le dit ! D’ailleurs, que font les SEC, AMF, banques centrales et autres colifichets des interventionnistes ? C’est évident : ils se tournent les pouces depuis 20 ans. Leurs prérogatives n’ont pas cessé d’augmenter, mais ils n’en font rien. C’est sûr, puisque Michel l’écrit et se lamente !

En tout cas, cet appel à des gestes forts, c’est une nouveauté. Le Président Sarkozy doit en être tout retourné. Puis, après les constatations évidentes et les remèdes de bonne femme, viennent les bêtises proférées avec aplomb. C’est toujours utile, l’aplomb ; avec nos alchimistes politiques, cet aplomb se transforme en or.

A cet égard, toutes les économies développées atteignent depuis plus d’une quinzaine d’années des pourcentages de travailleurs précaires compris entre 15 % et 20 %. Les précaires consomment aussi peu qu’ils le peuvent. Partout, la crise récente a encore aggravé leur nombre.

Là, Michel nous fait le coup socialo-altercomprenant qui consiste à amalgamer travail à durée déterminée ou intérimaire et travailleur pauvre. D’une part, l’utilisation du mot « précaire » est chargée, et d’autre part, si l’on peut discuter de la corrélation entre l’une et l’autre situation, il faut cependant bien se garder d’en déduire une vérité extensible à la fois aux populations américaines, européennes et japonaises tant les sociétés correspondantes sont différentes les unes des autres, tant les mentalités sont contrastées. Une petite consultation de quelques éléments factuels permet d’apprécier, justement, ces disparités.

J’encouragerai donc Michel à lire avec attention cet article-ci et celui-là pour prendre des pincettes sur les « masses de pauvres », les tristes « précaires » qu’on agglomère vigoureusement pour aboutir à la conclusion hâtive que plus le contrat de travail est court, plus on est pauvre et malheureux, et aussi :

Reste que la masse des chômeurs, des précaires et des pauvres est repérée, et qu’elle rend compte d’un sérieux tassement de la vitesse de croissance de la consommation.

Certes, mais la croissance de la consommation n’est pas l’alpha et l’oméga, sauf bien sûr pour les keynésiens qui peuvent y trouver justification pour le creusement de la dette et les socialistes pour qui l’égalitarisme passe par la redistribution forcenée (tout le monde dispose des mêmes biens) et qui utilisent l’artifice de la consommation à outrance pour amortir leurs politiques délétères par une impression de bien-être souvent terre-à-terre. Je sais : cette phrase est trop longue. Mais il faut bien ça, parce que nous abordons à présent la deuxième page de l’article, et voilà que se dessine La Solution De Michel !

C’est par l’investissement que le cycle vertueux doit être réamorcé, et surtout par l’investissement dans les énergies renouvelables, les techniques et produits bio.

Là, on sent que C’est Du Lourd, Du Réfléchi, Du Longuement Pesé. En effet, se lancer dans l’alimentation d’une bulle verte, après la bulle techno de 2000 et la bulle immo de 2007, c’est une idée … lumineuse, et pas du tout keynésienne : l’argent de cet investissement, il vient d’où, mon Michel ? Eh oui, il vient de la poche du contribuable.

Car enfin, il n’y a pas trente-six solutions : soit les énergies renouvelables, les techniques et produits bio sont une voie d’avenir, et dans ce cas, les consommateurs vont acheter ce qui devrait inciter les entreprises à s’orienter dans ce marché juteux. Pas besoin de demander à l’état d’investir, hein.

Soit c’est de la nouille en barre pour ne pas dire autre chose, et il faudra que l’état mette son grain de sel. Pardon, son paquet de pognon. Ce qui veut dire inciter les consommateur à acheter, par exemple avec une taxe sur tout ce qui n’est pas bio et renouvelable (Michel peut demander à Jean-Louis et c’est tournée générale au Balto) ; ça peut aussi vouloir inciter les entreprises à produire et devenir miraculeusement rentable dans des options auparavant foireuses ou simplement de niche, et ça se traduit concrètement par des subventions, et Michel peut alors s’adresser à Christine, qui s’occupe de la poire et des ‘cahouètes de Jean-Louis.

Tout ceci forme un ensemble cohérent de dépenses foutraques et de projets à fonds perdus, dans lequel il est, de l’avis de Michel, urgent de s’engouffrer. Malheureusement, il y a un hic (c’est pas Jean-Louis, il sait se tenir). L’investissement n’est pas simple. Ce n’est pas in ze pocket, parce que, voyez-vous, de nos jours et après la crise financière des vilaines banques qui font rien qu’à être cupides tout ça, On s’oblige à ne prêter qu’avec plus de prudence. Eh oui : alors qu’avant, c’était la foire du slip (et c’était la croissance), maintenant, les gens font gaffe… Et c’est la récession.

Conclusion ? Il faut refaire la foire du slip !

Mais avant, on va pleurnicher un peu.

En trente ans, c’est une révolution intracapitaliste qui s’est faite, et pour le pire.

Eh oui. Car Michel, avec son écran plat, son GPS, son téléphone portable et ses vacances à l’autre bout de la planète, il n’est pas d’accord. Les petits Chinois qui mangent autre chose qu’un bol de riz par jour, les Indiens qui sortent de la pauvreté, tout ça, c’est pour le pire puisque les méchants banquiers font rien qu’à être cupides et tout ça, qu’on vous dit, première page de l’article.

Le motif de ce changement majeur est tout simple : dans le monde bancaire, c’est une avidité démesurée, une orientation viscérale vers la recherche de la fortune, qui explique aussi bien l’extension vertigineuse des produits dérivés que les invraisemblables niveaux de rémunération, comme la tendance évidente à la tricherie et à l’immoralité à l’œuvre dans les subprimes et les titrisations de créances douteuses.

Tiens, pour rire, livrons-nous à une modification facétieuse dans la phrase suivante et voyons le résultat.

Le motif de ce changement majeur est tout simple : dans le monde politique, c’est une avidité démesurée, une orientation viscérale vers la recherche de la fortune, qui explique aussi bien l’extension vertigineuse des régulations que les invraisemblables niveaux de rémunération, comme la tendance évidente à la tricherie et à l’immoralité à l’œuvre dans les grosses mairies et les multiplications de créances douteuses.

Ami lecteur, sauras-tu expliquer pourquoi ma modification est honteuse et très éloignée de la vérité et pourquoi la phrase originale de Michel est frappée au coin du bon sens ?

Cette blagounette écartée, notons tout de même que Michel aura mis du temps à démarrer, mais qu’on le sent maintenant bien chaud. Nous arrivons à la fin de l’article et il distribue du bois, un peu tout le temps sur les mêmes et sans vraiment remettre en cause les politiciens, mais au moins a-t-il arrêté de jouer avec les amuses-bouche. On peut tout de même se demander pourquoi tabasser les banques pour qu’elles prêtent alors qu’il leur reprochait un peu plus tôt de ne pas prêter assez, et un peu plus tôt de l’avoir trop fait. On s’y perd.

Mais l’incohérence va plus loin. Elle atteint même un certain brio froufroutant de frivolité rigolote dans ce paragraphe :

La social-démocratie internationale explique depuis un demi-siècle que les marchés ne sont pas auto-équilibrants, qu’il faut réguler économie et finance, et lutter fiscalement contre les inégalités. Les faits, et cette crise, lui donnent tragiquement raison. Elle vient pourtant de perdre partout les élections européennes, et cela massivement.

Je résume : depuis 50 ans, la sociale-démocrassie régule de tous les côtés, et fait tout pour lutter contre les inégalités, par des moyens anaux fiscaux. Si l’on s’en tient aux discours de ceux qui réclament toujours plus d’intervention, jusquà présent, c’est un échec cuisant puisque « lézinégalitésekreusent » et « yapadjustissociale ».

Déjà, là, Michel devrait avoir la puce à l’oreille : cela fait 50 ans qu’on prône des trucs et que ça foire. Soit on en fait pas assez (mais comme on augmente sans cesse les doses, on se demande exactement quand « plus » deviendra « trop »), soit on en fait déjà beaucoup trop, et il serait temps d’arrêter, non ?

Mais non. Michel, bille en tête, continue sur sa lancée. Le V8 est en marche, l’asphalte morcelée gicle violemment, le bruit est assourdissant et … pourtant, la social-démocratie s’est pris une branlée aux élections européennes.

Zut. Crotte.

Conclusion ?

Les électeurs se trompent, bien sûr !

Sacré Michel.


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