Comment claquer 1 milliard 400 millions d’euros en toute discrétion

Hier, nous avons découvert comment conserver style, classe et décontraction en cramant 1.000.000 d’euros aux frais du contribuable : il suffit de faire un site (qui plante au démarrage), de le faire surfacturer par des acteurs soit complètement inconnus, soit par des pontes de luxe à la Séguéla, comme Euro RSCG. Aujourd’hui, nous allons voir comment bousiller 1400 fois cette somme dans le chuintement discret des salons dorés de la République.

Pour une telle somme et une telle discrétion, il faudra deux principes.

Le premier consiste à fricoter avec de la haute technologie, du spatial ou du militaire (ou les deux), quelque chose qui fasse high-tech, et qui ne puisse pas être résumé en quelques mots par un journaliste.

Il faut à tout prix éviter que l’information soit reprise et largement diffusée : rien de tel que la rendre compliquée à la base ; il ne faut pas oublier qu’un journaliste a un temps de concentration extrêmement réduit, et qu’une phrase de plus de sept mots dépasse très généralement sa capacité moyenne de rétention. L’utilisation habile de groupes textuels complexes comme « constellation de satellites en orbite basse » assure justement la rapide saturation des 2 kilo-octets de RAM qu’un pisse-copie embarque en standard.

Le second principe est plus traditionnel : il suffira d’ajouter à la complexité du sujet la complexité du montage financier visant à détourner la grosse somme des caisses de l’état vers un truc-machin dont on se demande ce que La Fraônce, lumière du monde moderne, va bien pouvoir faire.

Tout ceci mis en place, on n’aura de cesse de stigmatiser pointer l’importance de la discrétion dans l’exécution de l’opération : nous sommes, doit-on le rappeler, dans une période de criiiise, période dans laquelle le gouvernement fait des efforts héroïques de réduction des coûts en diminuant de 10% les tailles des petits-fours, et en interrompant tout projet de couvrir une baignoire sabot à la feuille d’or. Comme officiellement, les escorts ont dû se mettre au tarif putes et le Moët s’achète en gros, il n’est plus question de claquer des fortunes dans des projets pharaoniques : on se sait surveillé, on fait donc attention.

Bref : nous y voilà. Discrétion, sujet complexe, montage complexe, ça peut y aller : et paf, le milliard quatre.

En vraie grandeur, ça nous donne donc l’autorisation d’un prêt de 1800 M$ (1400 M€) pour une entreprise de satellites américaine, Iridium, dont les derniers états de services sont pourtant tout sauf flamboyants.

A présent, pour le détail de toute l’affaire, il va falloir s’accrocher un peu, puisque la presse nationale n’en parle pas (à l’exception de MédiaPart, qui a mené une petite enquête) et il faut donc éplucher différents articles en anglais comme ceux du Wall Street Journal, de SpaceNews ou SatelliteToday.

En gros, la société Iridium veut lancer 81 satellites en orbite basse pour son réseau de communication. Il lance un appel d’offre pour la construction de ces satellites, et c’est Thales qui décroche la timbale. Et pour arriver à financer tout ça, Iridium cherche dont un giga-prêt, de 1.8 milliards de dollars.

Stupeur : ce prêt serait garanti à hauteur de 95% par la COFACE, charmante boutique franchouillarde. On comprend l’intérêt de la manœuvre : si Iridium se plante, Thales (autre boutique française) risque de se vautrer gravement. Ce qui, politiquement, est risqué. Dans le même temps, une telle garantie sur un tel montant, pour une telle entreprise (Iridium), c’est économiquement risqué.

En effet, on se souviendra que la société Iridium avait déjà fait parler d’elle suite au lancement de sa première constellation de satellites (66), en 1998 : elle avait dû se placer vite fait sous la protection du Chapitre 11 des lois américaines et déclarer faillite, et finalement, se consacrer au transport de communications satellites pour l’armée américaine qui a pu se constituer ainsi un réseau à bon prix. Petit à petit remise sur pied grâce à l’injection de fonds publics en provenance militaire, l’entreprise est donc sur le retour et se propose de remettre à neuf sa constellation. D’où le prêt.

Tout ceci se tient donc, mais voilà : tout comme il est assez discutable de lancer des jolis sites clinquants alors que la situation financière française urgerait n’importe quel gouvernant un tant soit peu responsable à un minimum de lucidité, et à se concentrer sur les priorités pour le peuple qui l’a élu, on peut se demander s’il ne serait pas urgent, pour la COFACE, de recentrer l’utilisation de ses fonds et de ses garanties dans les sociétés qui montrent, actuellement, un bilan solide, des perspectives sereines et une comptabilité rassurante.

Mais on le sait : la politique française n’étant finalement pilotée que par l’appât du pouvoir brut, et que celui-ci ne se fait que par une bonne médiatisation, qui elle-même passe par des exploits spectaculaires, on comprendra que les décisions prises ont tout à voir avec un tonitruant retour sur investissement en matière de show-business et pas grand-chose en matière de technologies ou d’investissements judicieux.

Si Iridium réussit son pari, les joyeux responsables de cette partie de poker à 1.8 milliards pourront dire « On a eu raison » et récolter facilement le fruit de leur gageure.

Et si tout le monde se plante, ils s’en foutent. Ce n’est pas leur argent, après tout.

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Commentaires14

  1. GM

    Médiapart fait preuve d’irresponsabilité en se dispersant ainsi, ça risque de détourner l’attention du vrai problème, le prêt bancaire de Woerth.

    Et puis après tout, la COFACE n’a peut-être effectivement que ça à foutre : il y aurait des sociétés qui montrent à la fois un bilan solide, des perspectives sereines et une comptabilité rassurante? En France? Aujourd’hui? Omglolwtfbbq. Et puis s’il en faut d’autres, des garanties à 1 milliard et demi, c’est pas grave : on ponctionnera. Et s’il n’y a plus rien à ponctionner, on en imprimera, de l’argent. Allons.

  2. ANT1

    Je sais que parfois l’Etat veut conserver sur son territoire des entreprises qui ne sont pas rentables (notamment dans la defense, a des fins geopolitiques par exemple) et doit de leur donner du travail pour que celles ci subsistent (par ex en achetant un nouveau porte avion etc). Je pense que c’est le cas de cette division de Thales et ce pourquoi la coface garantie le pret.
    Si ca marche, c’est tout benef, on va pouvoir crier vive la france. Si ca plante, bah il fallait de toute facon mettre la main au porte monnaie si on voulait conserver cette entreprise. Theorie tout personnelle.

    1. Flo

      Théorie incomplète pour au moins trois raisons:

      – Cette division de Thales est loin d’être la plus en difficulté.

      – Cette division de Thales est l’une des moins « Françaises » de toutes.
      Thales elle même est la contraction de THomson CSF (France) – RacAL (GB) – Electronic Siignal (Pays-bas), et emploie plus de la moitié de son personnel hors de France.

      La divison concernée est une fusion entre Alcatel Space (France) et Alenia (Italie) devenue Alactel Alenia Space puis Thales Alenia Space suite à la cession à Thales des activités satellite d’Alcatel.

      – Très peu de ces satellites et des équipements sol associés sont supposés être conçus et fabriqués en France. Ca peut changer mais ce qui est prévu pour le moment est de fabriquer essentiellement aux US et en Italie.

      Mais évidemment pour le « grand public » on pourra en effet pousser un grand cocorico si c’est un succès.

  3. adnstep

    Ces satellites sont indispensables pour, entre autres, les forces armées abonnées : quand vous êtes dans la pampa à des km de tout point civilisé, il n’y a rien d’autre pour communiquer avec le reste du Monde.

    Dans l’article on apprend qu’Iridium va lancer une nouvelle génération de satellites, et que le prêt/garantie de la COFACE :
    – chagrine Globalstar qui crie à la distorsion de concurrence ;
    – chagrine certains commentateurs qui voient d’un mauvais œil le marché échapper aux constructeurs américains et aller chez leur concurrent européen.

    Il y a 15 ans, Motorola s’est planté en lançant Iridium car il n’avait pas anticipé la démocratisation du GSM. Cette fois-ci, Iridium semble se cantonner aux communications militaires et pour les entreprises de prospection, transport maritime, …, c’est moins risqué.

    PS : « se consacrer au transport de communications satellites pour l’armée américaine » : plutôt à tous ceux qui prennent un abonnement.

    PS2 : Globastar est mondial, comme Iridium, mais ne couvre pas les pôles et sa technologie différente oblige à avoir de nombreuses stations au sol, alors qu’avec Iridium, il y en a peu (transfert entre satellites).

    Thuraya est régional, et est loin de couvrir la surface du globe.

    Et Inmarsat repose sur 4 satellites géostationnaires.

    Bref, le marché se partage entre ces quatre là, et Iridium n’est pas le plus mal placé.

    1. Ce n’est pas la question. La question est : est-ce le bon moment ? N’avons nous pas d’autres priorités, plus prégnantes ?

      1. scaletrans

        Il y a un aspect emploi d’un côté, et de l’autre un savoir faire qu’il faut entretenir et développer. Dans ce dernier domaine, nous sommes encore parmi les meilleurs; en règle générale, c’est le cas dans la plupart des domaines à haute teneur de matière grise.

  4. lugh

    La COFACE, c’est bien cette officine de détournement de l’argent des contribuable au profit des grands groupes corporatistes « amis » de nos gouvernants?
    Donc rien d’étonnant dans cette affaire, la COFACE est bien dans son rôle historique de spoliation.

  5. Manassas

    Encore de l’argent dépensé à mauvais escient :

    En calculant bien cette somme de 1,4 milliards d’euros ça fait quasiment une escort, un magnum de Moët et une vingtaine de petits fours au kaviar chaque jour pour chacun de nos députés pendant 2 ans… CQFD.

    Nous nous dirigeons vraiment vers les zeures les plus sombres de notre histoire.

    Insécurité, Précarité, Fiscalité.

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