Déjà-Vu

Ce soir, un peu de lecture. Je suis tombé, par hasard, sur un article de derrière les fagots qu’il me fallait vous faire partager. Pour des raisons qui seront évidente en fin de billet, je vous livre des parties du texte et mon analyse sans sourcer tout de suite…

Tout commence sous un titre (« La liberté des échanges, trop révolutionnaire ? ») qui réveille naturellement mes plus bas instinct de pinailleur libéral grignoteur d’enfants. Avec un titre pareil, cela ne peut que cogner sévère !

Avec une introduction rapide décrivant – étonnant ! – l’accroissement de l’écart entre les riches et les pauvres dans le monde (et de citer, par exemple, qu’en 1952, l’Indien avait un revenu 31 fois inférieur à celui de l’Américain, en 1969, l’écart était de 39 fois), l’article continue ensuite sur une constatation … lucide :

Les pays développés sont entrés dans une période de désarroi, au niveau de l’homme de la rue, de la pensée économique et des ministres chargés de mener les politiques. (…) S’adapter au déplacement incessant des activités, à leur évolution, au changement dans les modes de travail peut devenir extrêmement douloureux. Tous les cadres d’un certain âge, éliminés au cours des restructurations récentes de l’industrie, en témoignent.

Nous tapons ici, sans le dire ouvertement, dans le registre du couinement logique de la Mondialisation, des Problèmes Du Monde Entier Qui Nous Tombent Dessus. On roule ici sur des évidences : la vie est de plus en plus dure, les problèmes de plus en plus complexes. Il n’y a pas encore d’analyse, mais au moins, le constat produit semble partagé par tant de personnes qu’il ne mange pas de pain. Cependant, l’article, à ce moment, prend un tour étonnant :

Le modèle Keynésien, après avoir été la clé fondamentale de l’analyse des situations depuis la crise de 1929, semble désormais incapable d’interpréter totalement la nouvelle réalité économique, née d’ailleurs de ses oeuvres. Il est urgent de projeter une grille neuve sur l’ensemble des phénomènes qui apparaissent actuellement …

Oh là ! Je ne m’attendais pas à ça : jetter, ainsi, au ruisseau, le modèle Keynésien, voilà qui est couillu, comme on dit par chez moi. Et de façon aussi claire, c’est très inhabituel dans ce pays ; quant à demander, haut et clair, une nouvelle grille de lecture (libérale, qui sait ?), on entre presque dans la science-fiction. L’article, cependant, se rattrape un peu plus loin, en disant, je cite toujours :

Le monde économique développé est aujourd’hui écartelé entre deux rationalités opposées, celle qui jaillit tout naturellement de l’ouverture des frontières à la circulation des hommes, des idées et des capitaux, du libre développement de la concurrence internationale, et celle qui continue à résider à l’intérieur de chaque cadre national, fondée sur la solidarité des citoyens face aux agressions nées de l’extérieur.

Là, pour le coup, je suis tenté de dire que l’analyse est pertinente ; en tout cas, d’un point de vue bien franco-français, il apparaît d’une limpidité de cristal que la politique, en introduisant par exemple la notion de capitalisme patriotique, de préférence nationale ou européenne, ou la discrimination positive, applique très bien cette dichotomie entre une vision du monde libérale, où les échanges amènent clairement la prospérité, et une vision très socialiste, protectionniste, étatiste, qui, essentiellement, bétonne les acquis sociaux de ceux qui en profitent.

Le reste de l’article (que je vous épargne ici), conclut en substance en prédisant « un repli sur la défense des intérêts nationaux, ce qui provoquera une période de progès moins rapide » , ce qui semble, là encore, relativement conventionnel mais pas faux.

Ce qu’il y a d’intéressant, c’est que cet article (dont le texte intégral est disponible ici), est tiré de la revue « Réalités », datée de … juin 1973. A la lumière de cette date, qui nous projette donc 33 ans en arrière, le papier prend toute sa saveur (et c’est une bonne chose pour un papivore comme moi) : finalement, avec plus de trente ans d’écart, les constats restent les mêmes, l’analyse m’apparaît correcte, et les conclusions aussi.

Mieux : la description de la France de 1973 par les hommes de l’époque (dont un certain Raymond Barre, dans le même numéro, quelques pages avant) colle fort bien sur la description de la France contemporaine. Alors que le papier jaunit, le contenu, lui, reste frais, et, transposé presque tel quel, encadré par quelques tags HTML, pouf !, magie de l’internet, cela ressemble presque à un éditorial du Figaro paru ces jours derniers.

C’est tellement vrai que c’en est inquiétant : en effet, voilà bien une preuve tangible que, pendant ces trente dernières années, les Français, et plus particulièrement leurs dirigeants politiques, bien qu’ayant subis de profondes mutations dans tout le corps social, raisonnent toujours de la même façon, et sortent toujours les mêmes arguments (mondialisation, rupture assumée entre d’un côté un libéralisme maintenant sous-titré anglo-saxon et, de l’autre, une vision européenne nettement plus socialiste) pour expliquer, finalement, les mêmes problèmes et les mêmes difficultés qu’ils rencontrent. Pourtant, pendant ces trente années, on ne peut pas dire qu’il ne se soit rien passé ; et on ne peut pas dire qu’on n’était pas prévenus…

Mais il y a une constatation qui, elle, tranche encore plus franchement et permet de dater l’article : c’est précisément la liberté de ton employé, la capacité que l’éditorialiste de l’époque[1] avait d’aussi clairement renvoyer les théories keynésiennes à leurs études, et de demander dans la foulée une nouvelle grille d’analyse. Trente ans ont passé, et, alors qu’en 1973, l’analyse keynésienne montrait des signes clairs de ses limites, à présent, tout semble oublié : l’interventionnisme d’état est devenu la règle ; la relance par l’investissement d’état, qui n’a pas donné de fruits il y a plus d’une génération est resservi à peine réchauffé pour la génération courante ; quant à Keynes, il a été élevé, dans ce pays tout du moins, au rang de quasi-divinité par les statolâtres de tous crins pour justifier leur incontinence budgétaire…

L’histoire est, dit-on parfois, destinée à se répéter. En tout cas, au pays des amnésies commodes, elle bégaye furieusement. Ce genre de plongée dans le passé est, par bien des aspects, fort rafraîchissant.

Notes

[1] (non cité, dommage)

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