L’insoutenable légèreté de la crédibilité de la BCE

Sur le plan financier, le 6 septembre fut une journée remplie : Mario, le plombier dynamique de la Banque Centrale Européenne, devait absolument poser de nouveaux tubes et autres dérivations subtiles pour calmer les marchés et éclaircir un tant soit peu l’avenir économique de la zone euro. De ce point de vue, le pari fut réussi. Du point de vue de l’homme de la rue, en revanche, le ciel continue de s’assombrir doucement.

Si vous avez vécu dans une grotte ces derniers trois douze trente-six mois, vous n’aurez probablement pas noté qu’au départ évidemment liée aux méchants capitalistes américains qui ne font rien qu’à endetter les pauvres et sucer le sang des états avec les subprimes, la terrible crise qui s’est abattue sur le monde des câlins sociaux-démocrates s’est ensuite transformée en monstre gluant des liquidités bancaires rapidement suivie d’une mutation pathogène venue de l’espace : c’est la dette souveraine des états occidentaux, notamment européens, qui a pris cher dans le groin. Et comme chacun le sait, si les États eux-mêmes ne sont pas responsables de ce qui leur arrive, c’est donc une bordée d’extra-terrestres (reptiliens, franc-maçons et cosmopolites, soyez-en sûrs) qui est directement responsable du caca dans lequel pataugent péniblement la zone euro, les USA et leur dollar ainsi que le Japon et son économie anémique.

Bref. Et comme l’Espagne, après la Grèce, s’enfonçait de plus en plus vite dans un gouffre duquel on ne sort que par une faillite retentissante, il était temps pour le patron des Imprimeries de Billets Colorés d’intervenir avec force. Mario Draghi a donc, pendant plusieurs semaines, multiplié les petits messages un coup lénifiants, un coup menaçants, un coup volontaires, afin de dompter les marchés financiers comme le dresseur de fauves avec son fouet claquant au rythme des numéros qu’il propose.

Reconnaissons-lui ce mérite : le brave Mario a plutôt réussi son coup puisque les vacances d’été sont passées avec quelques frayeurs, mais finalement sans explosions majeures. Limiter ainsi la casse sans se lancer dans une politique coûteuse de rachat à tour de bras (en tout cas, pas officiellement), c’était — politiquement — bien joué.

Je dis politiquement, parce que sur le plan économique, le problème de fond (et de fonds) n’est quant à lui absolument pas résolu : les dettes s’accumulent. En Espagne, l’Andalousie a maintenant rejoint la Catalogne et réclame des sous avec véhémence pendant que Bankia devra être tendrement bailoutée. En Italie, la situation n’est pas meilleure, les agences de notation se réveillant pour baisser la notation de sa dette souveraine… Bien sûr, en France, tout va super-mieux depuis que le président, Super-Normal, en super-forme pendant l’été après ses super-vacances, a décidé de faire de super-économies en assommant les producteurs de richesses français d’une dose massive d’impôts et de taxes. Ça leur apprendra.

Il a donc fallu, pour Mario, agir à nouveau en proposant quelques mesures à la fois simples, peu coûteuses (toujours politiquement) et de bon aloi : du champagne et des escort-girls à gogo.

J’exagère ? Allons.

Vu la réaction des marchés financiers (premiers consommateurs de ces biens & services), il n’y a pas à douter de la fidélité de mon image. Le jargon technique est le suivant : en s’appuyant sur l’article 18 des statuts de la BCE, Mario a décidé de lancer un programme de rachat d’obligations (autrement dit, la BCE rachète officiellement la dette des États en difficultés), pour un montant illimité, et en se contentant pour le moment des bons à échéance courte de trois ans. Il faut bien comprendre qu’il s’agit d’une jolie performance de Mario puisqu’il a réussi à faire avaler aux Allemands, pas très champ’ & putes (qu’ils sont coincés, ces Teutons !), que cette maturité relativement courte permettrait de mieux encadrer la création monétaire dans le temps. Mieux, la BCE a, dans la foulée, également renoncé à son statut de créancier privilégié pour ces achats d’obligations, ce qui veut dire qu’elle accepterait de n’être jamais remboursée de ses créances en cas de défaut. Qui n’arrive jamais, soyez en sûr.

Mario à la BCE, ça va donner !

Vu comme ça, c’est un véritable appeau à dette de courte maturité que Draghi a fait glouglouter dans la brousse sauvage de la finance étatique. On peut parier que les pays concernés (ici, l’Espagne et l’Italie) vont prestement (et discrètement) favoriser la dette de court terme, directement branchée sur le robinet de la banque central. Et c’est logique : puisque l’Epson Stylus tourne à plein régime, pourquoi se gêner ?

Pour faire bonne figure, Mario a tout de même assorti cette distribution de gâteries d’une mise en garde sur le mode « Le Changement, C’est Maintenant »™ puisque la BCE imposera une vraie rigueur budgétaire pour les pays faisant la demande. Si si. Vraie de vraie. C’est subtil, mais elle met donc en place un système d’ouverture en grand des robinets pour des pays vertueux (mais non, ce n’est pas paradoxal, voyons). Et dirige de façon ostentatoire tout ce système vertueux vers des pays dont la rigueur budgétaire est pour le moment tout sauf vertueuse.

Voilà qui donne une assez bonne idée de la crédibilité de l’ensemble de l’édifice mis en place, d’ailleurs applaudi chaudement par toute la clique bancaire et politicienne (« courtesy of crony capitalism« ).

Au passage, on a assisté à une véritable prise de pouvoir totalitaire, très discrète mais bien réelle, de la part de la BCE qui a, sur le papier en tout cas, le droit unilatéral de couper les finances d’un pays désobéissant à ses recommandations budgétaires. On en frémit quelques secondes, puis on s’interroge sur les moyens pratiques et concrets de rétorsion du Plombier de Francfort lorsque (je dis bien « lorsque » et non « si ») des pays excrèteront de la dette comme jamais.

En effet, ou bien Mario montre ses muscles et met le pays fautif face à ses responsabilités, le mettant au bord du gouffre, voire carrément dedans, quitte à faire exploser la zone euro. On voit mal la BCE devenir l’artisan d’une telle fin en fanfare. Ou bien Mario constate les dérives, s’énerve, tance et mâche son frein sans, finalement, rien pouvoir faire.

Et pour couronner le tout déjà fort gratiné, on se retrouve dans la situation où, à la suite de cette annonce, les taux se sont détendus, ce qui incite donc les pays à continuer leurs politiques de non-austérité, et à absolument tout faire pour ne surtout pas sortir du bois et demander officiellement la moindre aide : autrement dit, maintenant que le robinet est ouvert, plus personne n’en veut sachant pertinemment que le moindre mouvement vers celui-ci sera sanctionné, non par la BCE ou le FMI, mais bien par tous les autres acteurs…

Tout ceci aboutit à une belle démonstration d’impuissance et de surplace qui risque de faire cruellement déchanter tout le petit monde de la finance actuellement dopé à l’espoiraïne : le premier qui bouge, BCE, FMI, marchés, pays membres … a perdu. Bref, la conclusion est sans appel : Draghi n’a rien amélioré du tout.

Et au fait, à tous ceux qui suivent encore un peu les actualités et qui misaient naïvement sur une belle « supervision bancaire européenne », rassurez-vous : grâce à l’intervention politique à tous les niveaux, c’est au point mort.

Oui, définitivement, sur le plan financier, ce 6 septembre 2012 aura été une journée bien remplie. Pour ma part, j’ai continué à acheter de l’or. Je vous conseille d’en faire autant.

gold - sept 2012

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Commentaires33

  1. johnny_rotten

    > Et comme chacun le sait, si les États eux-mêmes ne sont >pas responsables de ce qui leur arrive, c’est donc une >bordée d’extra-terrestres.

    On en revient toujours aux dépenses clientélistes des partis politiques dès qu’ils accédent au pouvoir.
    Le problème c’est que lorsqu’on dépose un bulletin de vote, on ne sait peu de choses sur les intentions de celui qu’on choisi,en matière de dépenses à crédit.
    La solution : abstention massive et boycott electoral systématique ?

  2. Gilles

    Cher H16,
    A mon sens tu passes l’énorme supercherie de cette infâme tuyauterie sous silence.
    Super Mario a également déclaré que les sommes consacrées à ce rachat seraient prélevées « autre part », sans très clairement précisément où. Eh bien, je vais te le dire: dans tes poches.
    En effet, cette décision revient à conforter les marchés au détriment des peuples. Les acteurs privés (irresponsables et peu avisés) qui détenaient par exemple de la dette espagnole vont pouvoir la revendre au prix fort, c’est à dire que tu encourages le mauvais.
    Mais ces obligations viennent au bilan de la BCE, rubrique « Actifs pourris ». et qui garantit le bilande la BCE , hein ? Eh oui, les Etats, donc TOI. Tu auras donc une nouvelle fois puni le bon. Du socialisme, quoi.
    Gilles

    1. « dans tes poches »
      Shocking !

      Si on ajoute qu’une (plus ou moins petite) partie de la monnaie ainsi créée redescendra dans le système avec l’inflation qu’on peut deviner, le peuple va trinquer, oui.

      1. simple citoyen

        Non seulement physique, mais surtout pas confié en dépot à une banque. Dernièrement un certain nombre d’acheteurs qui ont voulu « rapatrier » leur or, pour lequel il payaient des frais d’entreposage et de sécurité, se sont vu répondre que non, il n’y en avait pas ou plus physiquement, mais que bon on leur donnait un papier qui disait qu’ils en avaient quand même… Je sais que c’est à la limite du croyable pour qui n’est pas familier des pratiques récentes, mais bon, quand on sait que les derniers à avoir été jugés et condamnés pour un tel délit n’ont eu à payer qu’un amende symbolique, pourquoi se gêner?

    1. Alex6

      Les deux.
      L’or physique est tres peu liquide et utile uniquement si l’ensemble du systeme s’effondre, la prime pour garder de l’or chez soi est tres eleve car risque.
      Les trackers en revanche sont tres liquides, a condition d’en choisir qui ont assez de volume d’echange.
      L’enorme avantage des trackers est de pouvoir jouer avec l’effet de levier et donc d’engager beaucoup moins d’argent que n’en demande l’achat d’or physique forcement en levier 1.
      J’ai pour ma part une ligne sur le warrant G814Z que je solde et rachete regulierement sur les supports et resistances (barriere a $1200) Le rendement est bien meilleur que sur l’or physique, surtout quand il est en phase de consolidation comme ces derniers mois. Pour 1% de hausse sur l’or, le warrant rapporte 5%. J’ai donc engage seulement 20% de mon budget capital place sur l’or et garde le reste pour eventuellement renforcer ma position, notamment lors des exces baissiers.
      Pour ce qui est du risque en cas de faillite, il suffit de choisir un compte tres reactif et dans une banque qui n’est pas qu’une banque d’affaire. Il y aura des coups de semonces avant faillite des grandes banques qui de toutes manieres seront nationalisees.

  3. Samuel Katzman

    Draghistorique !

    Comme le disait … digne successeur !

    J’aime modérément le copier-coller de commentaires qu’on peut trouver à divers endroits sur le net.

    1. Pascale

      Perso je ne suis pas contre le copié collé de bons commentaires, bien argumentés et bien écrits. Il faudrait simplement que ceux qui copie-collent indiquent leurs sources et ne fassent pas croire que ce sont eux-mêmes qui les ont écrits.

  4. Higgins

    « Le vrai point important, nous y insistons, c’est la prise de pouvoir de Draghi. Le patron de la BCE a décidé que l’heure était venue d’occuper une place vide…Draghi a pour objectif de faire évoluer la BCE vers la FED américaine. Il veut autant de latitude que Bernanke, avoir la possibilité d’être le sauveur de derniers recours. Mais il y a quelque chose de plus que Bernanke n’a pas, il a la possibilité de prendre le pouvoir politique. » in http://leblogalupus.com/2012/09/06/achaud-du-jeudi-6-septembre-2012-draghi-empereur-deurope-par-bruno-bertez/

  5. Pandora

    C’est au point mort jusqu’à mercredi, jour de la décision de Karlsruhe.
    SuperMario est comme les éoliennes : c’est du vent.

    Nouveau surnom du 1er d’entre nous : en réaction a l’hyperpresident, les allemands l’ont surnomme hypo président (en Allemand, c’est l’hippopotame). Bonne rigolade pour un dimanche!

    1. bibi33

      Sachant que toute la force de DSK est concentrée dans sa trompe, nous savons maintenant, qui est le plus fort de l’éléphant ou de l’hippopotame dans l’arène politique.

  6. Calvin

    Bon, je retiens de cet article le nouveau nom officiel de la BCE :
    La fabrique de Billets Colorés d’Endettement.

    Tout ce qui est décrypté ici, c’est que nous vivons une formidable conjonction unique dans l’Histoire :
    des dirigeants lâches et incultes dans tous les pays, des technocrates roublards et incompétents dans toutes les institutions para-gouvernementales, des citoyens apeurés et anesthésiés.
    Avec une séquence pareille, on sent bien que le salut ne pourra venir de nulle part…

    1. Aristarque

      Des citoyens apeurés et anesthésiés ?

      Je perçois surtout une foultitude de citoyens qui veulent que la ducasse avec distribution en grand de bisous d’argent gratuit et de rentes diverse et variées se perpétue en espérant peut-être, en sus, échapper à la présentation de la note finale…
      On braillera alors que les riches et les Allemands paieront !

  7. channy

    vous vous rappelez votre billet sur le soutien de Clint Eastwood aux républicains et votre pari que les pignoufs qui nous servent de journaleux allaient raconter des âneries plus grosses qu’eux? et bien même les pseudos comiques s y mettent
    http://rtl.proxycast.org/m/media/273073201584.mp3?c=INFORMATION&p=tanguy_pastureau&l3=&l4=&media_url=http%3A%2F%2Fadmedia.rtl.fr%2Fonline%2Fsound%2F2012%2F0908%2F7752277145_tanguy-pastureau-du-08-sept-2012.mp3

    Au fait H16 à quand un billet sur nos pignoufs d’humoristes?

  8. Alex6

    C’est quand meme assez hallucinant ce qui se passe…
    La BCE a donc engage l’ensemble des contribuables europeens a financer cette folie qui consiste a lutter contre les consequences des differentiels de spreads de productivite entre zones economiques non-homogenes politiquement et fiscalement. Il me semble que c’est une premiere mondiale.
    Tout cela milite pour commencer a placer ses billes en dehors des banques francaises afin de rendre plus difficile la predation de l’etat qui arrivera tot ou tard. In fine, je pense toujours que l’etat lancera une serie d’emprunts obligatoires.

    1. Calvin

      La même classe que le billet récent d’h16 sur les propos d’Audrey Pulvar.
      A mon sens, après le déni (« non, les riches resteront en France pour être tondus »), apparaît la révélation qu’effectivement la dynamique de l’exil est enclenchée.
      C’est le genre de « une » qui va avoir deux effets liés :
      – stigmatiser les riches en augmentant la haine du peuple envers eux,
      – donc accroître l’exil des premiers…
      Vraiment, on y est : CPEF.

  9. gnarf

    L’important pour le cours de l’or c’est pas ce que Mario fait, mais comment le cours de l’or repond a ce que Mario fait.

    Si ce que Mario fait declenche une puissante montee, reguliere, profonde, l’or est un bon plan.
    Si ca declenche une brusque montee qui retombe dans quelques jours comme un soufflet, c’est mauvais signe.

    L’or peut tres bien etre survendu depuis longtemps. Entre ceux qui ont vendu de l’or papier sans avoir le sous-jacent, et les pyramides faites sur l’or, il y a du bon piege a gogos.

    On Monday, the company, Amber Gold, Sp. z o.o., which sold a gold-indexed investment of its own design and offered higher interest rates than banks, said it was halting operations. It pledged eventually to repay about $24 million it said it owed to roughly 50,000 clients in Poland.

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