Wag the dog

Si le chien remue la queue, c’est parce qu’il est plus intelligent qu’elle. Sinon, ce serait la queue qui remuerait le chien (the tail would wag the dog)… En 1997 était sorti ce film fort intéressant dans lequel Dustin Hoffman et Robert De Niro campaient respectivement un réalisateur hollywoodien et un spin-doctor de Washington. Le propos du film était de montrer qu’on pouvait, au travers des média, créer des événements de toute pièce et modeler ainsi l’opinion publique en la faisant tourner dans le sens qu’on veut. Humoristique, le film passait pour une aimable comédie. Cependant, il ne fait aucun doute que les techniques exposées dans cette histoire sont utilisées régulièrement dans notre vie quotidienne, avec l’exemple frappant de la courante campagne.

Plaçons nous en septembre ou en octobre 2006. Passé les petits gouzigouzis dans le ventre liés au saut temporel que nous venons de faire, intéressons-nous rapidement à la presse du moment. Rappelez-vous : Septembre 2006, c’était les années disco la rentrée, sa grève de saison, et à l’époque, Ségo n’était pas encore intelligente intronisée. Sarko pouvait encore prétendre occuper réellement une place comme ministre de l’intérieur et ne semblait qu’à moitié en campagne.

Septembre et octobre 2006, on retrouve les petits soucis des ostréiculteurs, des tempêtes médiatiques sur le Pape, les considérations vasouillardes politiciennes sur les banlieues, les projets idiots de Ségo sur la carte scolaire, discutés par Sarko, etc…

Mais, mais diable ?! Où est Bayrou ?

Il y a bien quelques entrefilets, mais on ne peut pas dire que sa position, pourtant officielle, de candidat à la Pantalonnade Officielle d’Avril 2007, lui donnait à ce moment une place prépondérante dans les sondages.

Pas de doute, il faut se ranger à l’incroyable conclusion : il y a 6 mois, Bayrou était, au plan médiatique, une amibe insignifiante, à peine plus qu’un Post-It décollé d’un écran de rédaction et tombé derrière les câbles du PC du journaliste en charge de l’extrême-centre, ou, au mieux, une blague de communicant devant la machine à café.

Revenons au présent – désolé pour les gouzigouzis dans le ventre à nouveau, mais c’est une question de réglage, et on finit par s’y habituer -. Que voit-on ?

L’amibe est devenue un troisième homme complet, avec tous ses bras, ses jambes et son regard un peu niaiseux ! Le Post-It est une magnifique affiche 3×4 Giraudy en milieu urbain, sur artère passante, avec éclairage néon ! Ce n’est plus une blague de communicant, mais un « buzz » !

Formidable, non ?

Qui a soufflé « artificiel » ?

Eh oui : il faut se rendre à l’évidence : il y a clairement un parfum artificiel dans la montée en puissance ultra-rapide type F16 en chandelle du candidat Bayrou. On a en effet du mal à imaginer le François comme pilote d’essai, rayban au museau, sourire carnassier et grosse montre en acier chromé au poignet, pilotant le joujou toute post-combustion allumée…

Regardons calmement les faits : cette montée en puissance jetfighteresque correspond à deux phénomènes assez clairs.

Le premier, c’est l’essoufflement pachydermique de la candidate du PS. Loin de réaliser les scores fleuves ou de donner réellement du fil à retordre au ministre de l’intérieur, elle a en plus le mauvais goût de passer assez mal à la télé, et de n’être retenue que pour ses bourdes, qu’elle enfile au demeurant avec une régularité mécanique inquiétante.

Le contraste avec le petit Nicolas est assez saisissant : pour le premier, on sent la maîtrise des média, l’habitude. Pour la seconde, on ne peut s’empêcher de remarquer la crispation cimentée du sourire, et la gêne constipatoire dès qu’une question devient piquante ou pointue. Au delà de la comparaison des premiers de la classe entre eux, on peut aussi parler des sondages qui, pour le moins, ont rapidement achevé d’encenser la candidate, pour passer à la constatation que finalement, elle n’arrivait pas ou sinon, péniblement, à déclencher un élan de sympathie pour elle (elle se rapproche plus d’un élan de commissération, à ce compte).

Le second, c’est la difficulté de plus en plus palpable du candidat Le Pen pour obtenir ses signatures. Au fur et à mesure que les parrainages se sont fait plus difficiles à récupérer, et alors que Jean-Marie gesticulait et clamait de plus en plus qu’il n’arrivait pas à les récolter, voire qu’on l’en empêchait (oh!), l’issue du premier tour devenait de plus en plus certaine. Pire, on risquait un match mou et très attendu – donc faible en audimat – pour le second tour, avec deux candidats surpréparés à se coller des beignes.

En somme, avec les difficultés du frontiste et le débalonnage progressif de la socialiste, l’issue sarkozique du second tour faisait de moins en moins de doute. Un véritable boulevard morne et sans surprise s’ouvrait alors pour les trois prochains mois : pas de rebondissement avec un borgne au second tour ! Pas d’explosion de Royal avant son éjection au premier week-end de mai ! Pas d’animation théâtrale pour présenter, en prime time, le nouveau président, connu de tous ! Pas de score fleuve d’audience ! Fini, la soirée pizza à regarder les pixels baveux de la télé ce soir là !

Misère de misère, c’était l’ennui assuré fin avril ! Pire, on risquait l’écourtement catastrophique de la soirée Election pour reprendre sur un film de dimanche soir, genre Le Gendarme et Les Extra-Terrestres, vers 21H30, faute de combattants.

Mais alors que l’avenir audimatesque semblait bien sombre, il est plus que probable que certains lobbyistes du centre, et, plus encore probablement, quelques spin-doctors ou communicants malins se seront dit, exhumant le post-it poussiéreux de derrière le fatras de câbles qui se bouchonne toujours au dos des ordinateurs : « Mais que devient Bayrou ? Il est consensuel, pas méchant pour un kopek, passe pas trop mal à la télé, et, si l’occasion se présente, il peut même se montrer un peu ferme et coller une talloche de temps en temps… Le Bayrou, bien requinqué, pourrait facilement faire un bon outsider, non ? Allez, coco, je veux tout savoir sur Bayrou : si c’est un politique, je veux savoir de quel bord ! Si c’est un cheval, je veux savoir dans quelle course ! Fonce ! »

Tout ce qu’il faudra, dès lors, c’est un peu d’exposition, et des sondages flatteurs.

Pour l’exposition, c’est simple. Une petite gueulante du candidat prétendant qu’on ne l’entend pas sur les média, et hop, on oblige de façon presque subtile les chaînes de télé à se pencher sur son cas. Une fois un peu mieux exposé, le candidat, mieux vu, mieux entendu, peut facilement gober de beaux sondages tous neufs.

Pour avoir un bon cours de bourse, certaines sociétés, au moment de leur bilan, emploient les talents de firmes prestigieuses pour « redresser » un peu les chiffres. Attention, il ne s’agit pas ici de maquillage, mais certaines opérations, faisant passer de grosses sommes de la partie dépenses vers la partie investissement, par exemple, améliorent sensiblement l’édifice comptable. Moyennant quoi, munies de ces présentations « relookées », les entreprises dont les performances générales sont médiocres peuvent tout de même prétendre faire grimper un peu leur cours de bourse.

Avec les sondages, c’est la même chose. On présentera les bons côtés du personnage, les tendres faiblesses et les forces puissantes, la poésie touchante du petit béarnais, et la poigne rustique du député proche des gens. Correctement travaillée, l’image du centriste s’en trouve améliorée dans de bonne proportions, et voilà son cours de bourse ses sondages, tous sévèrement burnés, qui montent comme un ballon rempli d’hélium dans les stratosphères quasi-élyséennes.

Absurde, comme proposition ?

Et pourtant, ce sont les sondages, ne l’oublions pas, qui ont créé Ségolène de toute pièce. Ce sont ces sondages qui ont fabriqué l’égérie de la gauche ; tant et si bien, d’ailleurs, qu’à en juger les doutes qui traversent toutes les tendances du PS devant la candidate finalement choisie, la plupart des militants avaient voté pour elle par esprit de groupe…

D’ailleurs, ce n’est pas la première fois qu’une paire de sondages, quelques reportages bien troussés et des journalistes emphatiques auront créé un « troisième larron » dans une élection. On se rappelera de Chevènement, de Balladur, aux précédentes élections.

Et puis, est-ce si absurde de faire monter artificiellement Bayrou si l’on considère ses chances, une fois au second tour ? Car ne nous leurrons pas : le challenge du François, c’est le premier tour, pas le second. Contre Ségo, il gagne grâce aux sarkozystes et à tous les déçus socialistes de la Ségo. Contre Sarko, il gagne grâce à tous les déçus du socialisme. Contre le Pen, il gagne évidemment.

Bref : si les média arrivent à faire de lui un second homme crédible, ils savent pertinemment qu’il sera notre prochain président. Et, à n’en pas douter, le petit François a lui aussi fait le même calcul …

Alors, qui remue qui ?

L’opinion publique remue-t-elle les candidats, au gré de ses humeurs, et vient-elle de faire monter un Bayrou qui n’en finissait plus d’attendre, lui et son bus au colza, dans les coursives de la République ?

Ou… les média remuent-ils l’opinion publique pour qu’elle s’empresse de désigner comme Président celui qui, finalement, offrira le plus beau spectacle ?

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Commentaires3

  1. Ping

    hehe 🙂
    on appreciera aussi la presse de gauche qui s’evertue pathetiquement a rattraper des decennies de discours anti-centre, oh-mon-dieu-les-fachos-du centre-sont-juste-plus-mou-que-les-vrais …

    bon post as usual !

  2. miniTAX

    Théorie intéressante, d’un complot médiatique visant à rend hot un gars réputé tiède, histoire de faire exploser l’audimat et les ventes de popcorn.

    Moi, je ferais le parallèle avec des phénomènes plus prosaiques, par exemple, la polarisation collective en psychologie, l’effet avalanche des marchés boursiers (qu’on peut voir en live depuis 1 semaine d’ailleurs), les phénomènes de flux-reflux en hydrologie côtière, voire la théorie du chaos (médiatique s’entend).

    Mais comme toute théorie, ça repose sur quelque hypothèse simplificatrice en l’occurrence que les électeurs sont des veaux.

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