L’horreur documentaire

Il y a des nourritures, qui, par construction, rendent le consommateur autiste pendant leur ingestion. Par exemple, le mille-feuille ou le chausson aux pommes obligent l’heureux dégustateur à de pathétiques mouvements de langue pour éviter que la crème ou la compote ne fuient suite à la pression nécessaire pour mâcher la croustillante pâtisserie. De façon étonnamment similaire, il en va de même avec toute une culture médiatique dont on dispose maintenant de plus en plus facilement. C’est à la faveur de la sortie d’un « documentaire » sur l’agroalimentaire, l’Horreur Alimentaire, qu’ont germé quelques réflexions.

Avec ce nouvel opus des documentaires-étendards, nous assistons à l’émergence d’une véritable mode et dont les premiers avatars sont maintenant célèbres et regardés comme quasi-cultes, couronnés par des récompenses prestigieuses comme les Oscars ou des palmes cannoises.

Le documentaire est un genre cinématographique ingrat en ce qu’il est rarement propulsé en haut de l’affiche : habitué des petits budgets pour la réalisation, des petits budgets pour la promotion et des petits budgets pour la diffusion, le film documentaire a bien du mal à parvenir à toucher autant qu’un blockbuster dont chaque image lustrée et construite à coup de millions de dollars attire l’oeil, le chaland et les retombées publicitaires.

Parfois cependant, le public rend hommage à d’excellentes réalisations. On pensera ici au Monde Du Silence de Cousteau, ainsi que le récent succès de la Marche de l’Empereur ou, dans une catégorie proche, à Microcosmos.

Mais en parallèle se développe toute une faune interlope de documentaires tous coulés dans le même moule, dont le but n’est plus de fournir un document, une information qui se voudrait, sans être impartiale, tout au moins équilibrée, mais bien une vision franchement partisane, dans l’humeur du moment.

Attention, ne nous méprenons pas : ici, le fait, en soi, de réaliser un film engagé n’est pas problématique. C’est bien le choix de le présenter comme « documentaire » qui induit un biais puisqu’il documente, certes, mais à charge et sans le dire ouvertement.

Et quand le réalisateur admet qu’il veut essentiellement faire passer une idée, et place alors sa production directement dans la catégorie de l’oeuvre engagée, il n’en reste pas moins vrai que bien souvent, on constate une absence parfois maladive de raisonnement ou d’étaiement des thèses développées ; cela laisse songeur sur la capacité d’analyse projetée dans le spectateur par le réalisateur : ou bien ce dernier le prend-il ouvertement pour un faible d’esprit pour lequel il faudra pré-mâcher un raisonnement, ou bien estime-t-il que les arguments clairs en faveur de sa thèse ne sont pas nécessaire tant les images présentées comme des faits se suffisent à elles-mêmes.

En quelque sorte, le documentaire devient une nouvelle littérature du bien-pensant aware, qui n’a dès lors pas d’effort à faire pour lire, s’informer, développer son esprit critique et se renseigner. Pas de bibliographie, peu de commentaires, pas de mise en perspective ou de prise d’altitude : on choisira plutôt des gros titres choc, des musiques lacrymogènes, un montage nerveux, des cadrages mobiles (quitte à tout faire « caméra à l’épaule »). Le documentaire actuel tiendra plutôt du « COPS » que du Monde Du Silence…

Le but, ici, est clairement d’instiller un sentiment plutôt qu’une réflexion : on fait appel, avec ce genre de documentaires, à la partie reptilienne du cerveau, celle qui fait s’agiter le petit lézard qui est en vous et qui vous fait fuir quand il fait trop chaud ou trop froid, grogner quand il faut, et dormir quand il est nécessaire. Le cortex, lui, n’est utilisé qu’à de rares occasions, pour, à partir des images, inférer des vérités qui, avec un peu d’analyse, n’en sont pas mais laissent un petit goût âcre dans la bouche, le goût entêtant de la moraline.

Pourquoi le documentaire ? Peut-être parce qu’encore une fois, le marché s’adapte très bien aux consommateurs. Or, les djeunz, les collectivistes en herbe ou assumés, les fluffys altermondialistes et autres ponchoïdes larvaires ne lisent pas de livres : c’est trop dur, toutes ces pages reliées entres elles, ces petits caractères, ces nombreuses notes et ces bibliographies pénibles…

Le médium « livre » étant écarté, il en faut un nouveau, simple, efficace, et qui rapporte. Pour plaire au consommateur,
– il devra répondre rapidement à une quantité de questions qui peuvent se bousculer dans sa tête : il sera donc composé d’images-choc, de constats lapidaires et non-discutables, mis en enfilade pour induire des inférences.
– il devra se contenter d’une analyse très rapide, faire ce qui se voit tout de suite, qu’on peut résumer en quelques phrases. En cela, il doit pouvoir fournir un sujet de discussion qui tient dans une rencontre d’ascenseur. Pendant l’explosion d’internet, le jeune entrepreneur devait pouvoir séduire l’investisseur potentiel en 3 minutes chrono, à la faveur d’une rencontre fortuite entre deux étages. Maintenant, le documentaire doit disposer d’un message tout prêt-à-penser répondant aux mêmes critères. Ainsi, les idées sous-jacentes seront-elles relayés rapidement, comme une chtouille qu’on choppe et qu’on transmet au détour de rencontres malencontreuses.
– il devra dénoncer, d’une façon ou d’une autre, le capitalisme, mais l’utiliser à fond pour se faire connaître et rapporter (financièrement) plus qu’un peu de gloire à son auteur. Là, on touche au cynisme du mécanisme. Le côté artistique, d’ailleurs, vient peut-être de là…

En conséquence, le nouveau médium qui rapporte, le documentaire aware, Brought To You By Capitalism (r), doit donc se tenir à côté de la télé, de la playstation, pas trop loin du canapé, et, si possible, utiliser ce magnifique outil qu’est l’écran de télé, suite logique aux instruments de gavage des oies, pour reprendre mes images culinaires d’introduction.

Après quelques séances assez musclées, le cerveau-gras ainsi obtenu n’a aucune utilité intellectuelle (de même que le foie de l’oie, après gavage, ne foite plus trop bien) mais devient vite accro à la matière qu’on lui sert. Et l’avantage, c’est qu’une fois le terrain préparé pour le gavage, on peut ingérer sans souci toute la manne qu’on nous propose maintenant.

On veut tout savoir sur le changement climatique ? Pas de problème : il suffira d’ingérer une petite canette de The Inconvenient Truth, extraordinaire exemple de ce qu’il ne faut pas faire en matière scientifique en oubliant d’aller consulter son pendant documentaire un tantinet plus sérieux.

On veut se renseigner sur les attentats du 11 septembre 2001 ? On se gavera d’un bon sandwich de Moore, l’altermondialiste palmé, faisant dans le Bush-bashing pas trop finaud avec Farenheit 9/11. On reprendra une bonne dose du même si l’on veut tenter le débat anti-armes à feu, avec Bowling for Columbine.

Si l’on veut parler bouffe, on pourra se jeter sur Super-Size Me. Et si l’on veut faire dans le crédo « Les Méchants Blancs Veulent Tuer L’Afrique », on se rencardera avec Le Cauchemar de Darwin.

Munis de ces petites boulettes pré-mâchées, smarties commodes de culture facilement partageable, on pourra alors faire le dandy dans les soârées-cocktail, fustigeant les erreurs du capitalisme et les errements du libéralisme qu’on ne connaîtra, finalement, qu’au travers du prisme très coloré de ces documentaires.

Pourtant … un autre documentaire est possible !

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