La Commission du Dernier Baroud

En l’espace de quelques mois, Sarkozy a déjà pu donner un aperçu assez réaliste de ce qu’il est capable de faire. Sur le plan médiatique, il est difficile de parler plus de lui ; la météo seule reste ce petit bastion télévisuel dans lequel il n’intervient pas, et encore n’est-ce probablement que partie remise… Sur le plan politique, il aura réussi, par d’habiles jeux de chaises musicales et en nourrissant la sédition et la traîtrise, à débiner le parti Socialiste dont l’avenir , pris en main par Hollande, semble de plus en plus compromis aux manettes de la France. Et sur le plan administratif, c’est carrément l’ébullition. Pour un président qui voulait – soit disant – diminuer le poids de l’Etat et réduire le nombre de commissions Théodule, le rythme de création des ballons à air chaud ne faiblit pas…

Et la dernière montgolfière à prendre ses élans dans les nuages grisâtres des cieux de Septembre s’appelle, accrochez-vous bien, « la Commission pour la Libération de la Croissance Française ».

Rien que le nom, déjà, laisse pantois : on oscille entre une proclamation collectiviste maoïste, type « Commission Pour Un Grand Bon En Avant Français », et un titre de long métrage documentaire franco-slovène via subvention européenne tout en caméra à l’épaule, plans saccadés, flous et mal cadrés.

Mais sans même s’attarder sur une étude syntaxique du nom de la commission en question, on peut se demander, exactement, ce qui a poussé Sarkozy, hormis une irrépressible envie de médiatisation bouillonnante et une récupération du nom d’Attali, à pondre cette phalange redoutable de mercenaires de la réflexion étatique.

L’objet de la commission, en effet, ne laisse aucun doute : il s’agit de (je paraphrase son portail internet déjà en ligne) proposer les réformes permettant de sortir de la situation qui place notre pays en panne, avec une des croissances les plus faibles du monde. Cette commission prétend ainsi aborder tous les sujets, étudier toutes les propositions, et présente donc, dès la page d’ouverture du site, une flopitude musclée de petits blogs sur toutes les questions palpitantes que la Commission entend aborder avec bravitude détermination.

Or, si l’on y réfléchit deux petites secondes, les problèmes de la France sont connus et rapidement listés :
– la création d’entreprise y est largement défavorisée, l’entrepreneur honni, le capitaliste poursuivi, le commerçant pourchassé par une myriade d’administrations pompeuses de phynances et absolument sans pitié pour les plus faibles d’entre eux.
– l’état s’infiltre dans toutes les relations inter-personnelles, dans toutes les strates du travail et de l’initiative normalement privée, rendant ces dernières si complexes que les théories actuelles de physique quantique sur les cordes ressemblent à de pathétiques balbutiements d’enfants intellectuellement contrariés.
– chaque euro dépensé l’est en priorité pour patcher un problème qu’un autre euro ponctionné s’emploie à créer, ce qui fait toujours deux euros ponctionnés en pure perte, et cet euro dépensé n’est pas couvert par une ponction et vient donc s’accumuler sur une dette si profonde qu’elle fait passer les fosses des Mariannes pour un terrier de lapin.
– on fait toujours passer la loi, la coercition, la collectivité et les intérêts de lobbys ou d’élus bien avant la liberté des citoyens et des contribuables dont le portefeuille sert maintenant tour à tour d’alpha et d’oméga aux problèmes rencontrés, ou de paillasson à tous les politiciens du pays à tel point que les sambas endiablées qui s’y succèdent en font un dancing à la mode.

Dès lors que les problèmes sont connus, les solutions sont plus faciles à établir : la croissance ne dépendant que des gens qui travaillent et créent de la richesse, il faut avant tout libérer au maximum ces personnes et renvoyer les individus à leurs responsabilités de citoyens, les affranchir de la constante intervention sourcilleuse et parasite d’un état au nez toujours trop crochu ; évidemment, ceci se traduisant par Moins d’Etat, cela restera totalement hors de portée de la Commission Théodule Attali, qui s’emploiera à préconiser une fournée de lois, une cargaison d’études, de sous-commissions, de machins bureaucratiques de prises de décisions microscopiques sur la taille des bouchons en liège ou l’opportunité réelle ou fantasmée des stylos rouges dans les administrations régionales…

Pour résumer, il y a fort à parier que, comme d’habitude dans ce merveilleux pays, la commission se chargera de chercher des problèmes là où il n’y en a pas, de les diagnostiquer de travers et d’y apporter des solutions totalement inopérantes. Et le pire, c’est que c’est écrit dès le nom : la pauvre Croissance Française est à ce point emprisonnée qu’user d’une Commission pour la libérer est d’un ridicule achevé.

Non, ce n’est pas une commission Attali qu’il aurait fallu créer, mais bien un Commando Attali de Libération de La Croissance. Tout de suite, cela à une autre gueule. On imagine le Jacques, peinture noire sur les pommettes et bandeau sur le front, M16 en bandoulière, partant avec sa petite troupe à l’assaut du bunker ennemi où la Croissance est retenue en otage.

Le bunker est bien défendu : la première ligne est composée de syndicalistes, tous plus moustachus et communistes les uns que les autres, puissamment armés de porte-voix, de banderolles et de barils enflammés où de terribles merguez gastrogènes grillent méchamment en dégageant une odeur lourde de barbecue collectiviste. La seconde ligne, constituée d’une multitude compacte de fonctionnaires aux membres inférieurs coulés dans une chape de béton armé précontraint, défend les abords directs du bunker en rendant la progression de toute armée mécanisée impossible. Pareils aux barbelés et autres pylônes laissés sur les plages de la Manche pendant la seconde guerre mondiale, ces factions imposantes sauront user de leur poids et de leur étonnante capacité d’immobilisme pour empêcher toute progression, même minime. A la différence des bétonnages du Mur de l’Atlantique d’antan cependant, ceux du bunker de la Croissance disposent d’une intelligence artificielle embarquée qui prévient dès les premiers signes d’ennemis en approche. Pénétrer la seconde ligne nécessitera donc des capacités furtives hors du commun. Pour le moment, même Sarkozy n’est pas parvenu à glisser entre les mailles de ce filet…

Au-delà de ces lignes, le bunker lui-même est solide, et régulièrement renforcé par les hommes de l’art, les politiques et leurs sbires, qui passent leur temps à bétonner chaque petit coin, chaque superstructure et à renforcer les abords du bâtiment par des sacs de sables, des mitrailleuses lourdes à décrêt et des canons aériens anti-libéralisme.

Devant un tel empilement de difficultés et de barrages militaires, le petit Jacques, même muni de ses muscles turgescents d’homme rompu au corps à corps sanglant, ne pourra guère qu’envisager un baroud d’honneur avant de se faire proprement dégommer au champ d’honneur. On le voit déjà, dans les bras du président Sarkozy, les yeux mi-clos (comme son saint patron, François M.), le visage crispé dans une indicible douleur et l’esprit embué dans un vague à l’âme tout mitterrandien, expirer dans un dernier râle de souffrance un petit « Voici le rapport, Monsieur le Présidaaaaarrrgh », en tendant d’une main ensanglantée un volumineux document dont Sarkozy se servira quelques minutes plus tard pour caler la tête du trépassé dans son cercueil, avant un enfouissement rapide et sans chichis.

Pendant ce temps, les terribles statolâtres continuent leurs œuvres noires, retranchés dans leur bunker, et se perdent dans d’abominables essais tortionnaires sur la pauvre Croissance toujours emprisonnée, dont les hurlements de douleurs s’entendent à des kilomètres à la ronde.

Je vous prédis un beau baroud, Soldat Attali. Mais comme tout baroud d’honneur, il en restera au mieux quelques lignes d’Histoire, au pire un entrefilet dans quelques canards. Et la pauvre prisonnière continuera son enfer dans le froid bunker socialiste.

La Tribune
Le Monde

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