Méthode globule

En économie, il existe des douzaines d’indicateurs et de mesures différentes pour établir la performance d’une société, d’une entreprise ou d’un groupe industriel ou financier : au travers des PER, EBITDA, CA et autres indicateurs, tout un chacun dispose de mesures plus ou moins fiables pour évaluer la qualité de gestion d’un acteur économique privé. Pour un acteur public, en situation de monopole, dans lequel le budget est entièrement issu de l’impôt et dont aucune mesure du « profit » ou de la performance n’existe, ces indicateurs, on s’en doute, sont inutiles…

Je propose donc d’introduire une mesure de l’efficacité d’un monopole public au travers de la mesure de sa Viscosité. En mécanique des fluides, cette mesure existe et permet par exemple de comparer la viscosité, à température donnée, d’un fluide à un autre.

En économie, on pourra définir la viscosité par la rapidité de pénétration d’une circulaire dans tous les étages, toutes les sphères, tous les crânes épais et caleux des acteurs individuels de l’entité publique observé. Il va de soi que plus la viscosité est faible, plus le décrêt d’application est rapidement mis en place et appliqué dans toute la hiérarchie du service public considéré. Plus sa viscosité en est forte, plus l’entité renâcle à l’idée d’appliquer la mesure.

Par exemple, la viscosité du gouvernement français à faire appliquer la liberté de choix d’assurance maladie est probablement très suffisamment élevée pour faire paraître en comparaison un bitume lourd comme super-fluide.

J’ai découvert, à l’occasion de la rentrée des classes que la viscosité de l’Education Nationale devait, elle aussi, marquer des records dans les strates supérieures de la mésosphère. Le livre de lecture distribué officiellement aux jeunes élèves des classes élémentaires a en effet retenu toute mon attention.

Quelques secondes de prise en main m’ont permis de mettre à jour cette évidence limpide : la méthode globale, qui, normalement, ne devrait plus avoir droit de cité depuis la rentrée 2006, est toujours en application. Oui, je sais, on me fera remarquer que la méthode globale a en fait disparu dans les années 70, pour être supplantée par la méthode mixte.

La méthode mixte, on se le remémorera rapidement, est un mélange habile et finement étudié d’une méthode globale, datant des années 60, dont les résultats furent officiellement désastreux, et d’une méthode syllabique traditionnelle, déjà utilisée en Grèce antique, et qui, on le sait déjà, a entretenu nos ancêtres dans l’obscurantisme le plus total de l’absence de lecture, d’orthographe et de grammaire solides; on en prendra pour preuve les pathétiques tentatives des frères Dumas, de Zola, Balzac, et autres Destouches ou Victor Hugo dont les écrits bourrés de fautes d’orthographe et de tournures grammaticalement hasardeuses restent un mystère impénétrable pour la plupart d’entre nous encore actuellement…

Le corps enseignant, et tout particulièrement celui des inspecteurs d’académie, des années 70 à ce jour, a donc vaillamment travaillé pour introduire une dose massive de méthode globale dans une méthode syllabique dont les tenants et les aboutissants, en place depuis quelques millénaires, ne semblaient pas donner toute la « palette de stimulis positivement sanctionnés que les référentiels apprenants étaient capables d’exprimer dans le cadre d’une éducation citoyenne et formatrice », comme on dit en IUFM de nos jours.

Foin de ces remarques, j’ai donc feuilleté rapidement le Crocolivre[1] qu’on proposait pour l’apprentissage de la lecture à des élèves de 6 ans.

Première constatation : les pages sont toutes couvertes de jolis dessins, colorés, représentant des scènes de la vie courante. Deuxième constatation : ces illustrations sont légendées par des phrases entières. Parfois, sur un objet particulier, il y a un mot ou deux pour désigner l’objet en question. Le mot est complet.

Troisième constatation : les phrases elles-mêmes font furieusement penser à ces phrases toutes prêtes qu’on retrouve dans certains guides exotiques pour dépatouiller le pauvre touriste en terrain étranger. D’un certain côté, je comprends : au rythme d’application des réformes dans l’EdNat, les panneaux de signalisation, les enseignes de magasin, les étiquettes de supermarché ou les principales indications qu’on peut trouver autour de soi deviendront indéchiffrables pour la plupart des Français dans leur propre pays… Quel bonheur ! Tous les jours, chaque Français pourra humer ce petit parfum d’aventure et cette poussée d’adrénaline qu’il soit au milieu de sa propre ville ou à Tombouctou, Shengaï ou Bratislava. Etranger perdu dans son propre pays, le citoyen français sera alors taillable et corvéable à merci…

Je n’ai pas vu de pages de « méthode », ni d’explications fournies sur ce qui devait être fait page après page. On ne voit pas non plus de découpage thématique clairement exprimé, on le devine en revanche en regardant la fréquence de certaines lettres (le « a », par exemple, ou le « r ») qui permet de deviner sur quoi porte la leçon.

« Deviner » : le mot est lâché. Il s’agit donc, tout au long du livre, de deviner exactement ce qui se passe. Pour l’élève, il s’agira de deviner que les petits lettres assemblées à côté de la caravane forment le mot « caravane ». Pour le parent, il s’agira de deviner où en est arrivé son enfant de l’apprentissage. Pour la maîtresse, pardon, la ProfesseurE Des Ecoles[2], il s’agira de deviner si l’élève a bien compris de quoi il retournait. L’apprentissage de la lecture devient effectivement un moment fort ludique : tout le monde devine ce qu’on doit faire.

A ce petit jeu, les élèves les plus doués de mémoire apprennent très vite. De mots tous faits en phrases préconstruites, ils sont capables de débiter à une vitesse surprenante les informations du Crocolivre. Si le parent est un petit coquin et qu’il fait lire « carnaval » au lieu de « caravane », évidemment, c’est la déroute, mais baste, le progrès ne doit pas s’arrêter sur de si petits obstacles.

Ce qui est intéressant, finalement, avec cette méthode, c’est qu’elle permet de manipuler dans un temps très court les 400 mots usuels d’une conversation courante et des situations de la vie de tous les jours. Avec ce système, « frigo », « lit », « cartable », « téléfone portable », « alumer la télé » ou « jeu vidéo » sont très vite appris. Le reste du dictionnaire devient alors une petite jongle impénétrable où nos jeunes « référentiels apprenants », rapidement dépités par les ardues inférences qu’on leur laisse faire tout seul comme des grands, ne s’aventurent plus guère de peur d’y rencontrer des connaissances nouvelles et révolutionnaires pour leur conception rudimentaire du monde.

A la suite de cette lecture édifiante d’un livre d’apprentissage d’où toute méthode clairement exposée semble exclue, j’ai poussé un petit soupir résigné en repensant à ma souscription tri-annuelle obligatoire au fournisseur monopolistique de sécurité, de justice, de santé, et d’éducation.

Pour ma part, je continuerai l’enseignement de la lecture à mon gamin au travers de la Méthode Boscher, celle avec laquelle j’ai appris à lire et écrire. Parions qu’à Noël, il saura lire.

Notes

[1] Oui oui, c’est bien ce nom là

[2] arghargh argh arrrrgh

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