Bulletin météo : forte dépression sur Ceuta, retour à la normale annoncé depuis Madrid

C’est donc une vague massive, un front chaud qui vient de toucher l’enclave espagnole de Ceuta qui impose une forte pression atmosphérique diplomatique à l’ensemble du continent européen. Une fois encore, les anticyclones Frontex et Schengen vont manifestement montrer leur relative faiblesse en laissant la place à cette dépression méditerranéenne importante.

D’après les relevés de la station de Fnideq du côté marocain, dans la nuit du 29 au 30 juillet, on a pu observer la formation d’un gros cumulo-migrantus de plusieurs milliers de jeunes gens le long d’une frontière qui compte pourtant parmi les plus étroitement tenues du royaume, et dont les forces de l’ordre interceptent d’ordinaire les candidats par paquets de vingt.

Mais cette nuit-là, elles se sont contentées de regarder et le lendemain, le gros cumulo-migrantus s’est abattu sur l’enclave espagnole avec ce que la police locale estime entre 40.000 et 60.000 entrées. En 48 heures, ce sont donc des milliers de m³ de migrants qui se sont abattus sur la localité, l’équivalent de trois quarts de la population normale de l’enclave de 19 km². Dès le jeudi, la vague est venue remplir le Centre de séjour temporaire dont ses 512 places ont été débordées par plus d’un milliers de demandeurs d’asile tandis qu’un millier de plus a campé aux abords.

Vendredi après-midi, la météo migratoire tourne à l’orage avec une police portuaire qui repousse une tentative d’assaut sur le port, plusieurs candidats au ferry se jetant à l’eau. Vendredi soir, cinq fourgons de police se déploient pour contenir mollement une entrée en force dans le centre d’accueil lui-même.

Cependant, un premier constat s’impose : rien n’a réellement cédé. Aucun grillage n’a été forcé, aucun passeur n’a touché un euro, aucune organisation logistique n’a été nécessaire, pas un coup de feu n’a été tiré. La clôture de Ceuta est exactement dans l’état où elle se trouvait le 7 juillet.

Ce qui a franchi la frontière avant les nageurs, c’est une information : le 8 juillet, le Tribunal suprême espagnol rend une décision distinguant le sort réservé aux entrants selon la voie d’accès, la mer ou la grille. Les magistrats ont tranché un cas particulier sans étude d’impact, sans responsabilité électorale et sans que quiconque songe à leur demander ce qu’il adviendra si leur jurisprudence se retrouve résumée en quatorze mots sur un réseau social.

Quinze jours plus tard, l’interprétation circule dans tout le Maghreb : le ministère de l’Intérieur italien, qu’on ne soupçonnera pas de complaisance envers Madrid, reconnaît lui-même que la crise a été déclenchée par une lecture de cet arrêt, instrumentalisée par des réseaux criminels. Autrement dit, l’État espagnol a perdu le contrôle du sens de sa propre loi, consciemment ou non.

Une frontière, en réalité, n’est pas un mur. C’est une anticipation partagée. Elle tient tant que ceux qui la regardent depuis l’autre côté estiment que la tentative ne vaut pas le coût. Le béton, les caméras et les patrouilles ne servent qu’à entretenir cette croyance, ils ne la remplacent pas. Ceuta, c’est un peu le principe d’une « panique bancaire » appliquée à la souveraineté d’un pays : la queue se forme au guichet non pas parce que la banque a fait faillite, mais parce que chacun anticipe que les autres vont retirer leur argent et, pour le cas espagnol, c’est l’évaporation de toute confiance dans la moindre fermeté des autorités vis-à-vis des illégaux, la loi l’empêchant.

La suite du bulletin météo migratoire est intéressante : ainsi, vendredi à 18 heures, le ministère espagnol de l’Intérieur annonce plus de 48.300 retours vers le Maroc, chiffre relayé avec gourmandise par une presse européenne soulagée de voir une conclusion au phénomène avant le bouclage du week-end. Quelques heures plus tôt, la même source en annonçait 25.000 et l’on parlait par ailleurs de 49.000 entrées en 24 heures, à comparer aux 60.000 en quelques jours évoqués encore ailleurs.

La réalité est éminemment plus confuse.

Le centre d’accueil compte 512 places et en abrite 1000 et environ 1000 de plus campant autour. Vendredi soir, il en reste 400 à l’extérieur et la presse locale, qui a le mérite d’habiter sur place, décrit des groupes qui se dispersent dans les quartiers de Juan XXIII, du Chorrillo, de la Almadraba et du Recinto avant d’être localisés.

Tout montre surtout qu’on n’a aucune idée réelle du nombre d’envahisseurs encore présents sur place. Ou bien les entrées ont été copieusement surévaluées ou bien l’immense majorité de ces gens s’est fondue dans une ville de 80.000 habitants, auquel cas personne, absolument personne, ne peut savoir combien sont repartis, et les compteurs du ministère (à l’entrée et à la sortie) ne sont adossés à rien du tout et finalement, ni Madrid, ni Bruxelles, ni la ville autonome ne savent exactement qui se trouve sur place. S’agit-il d’impuissance par incompétence, ou d’impuissance par calcul ?

Pendant ce temps, à Bruxelles, on fait de la prévision. Vendredi matin, Josep Borrell rappelle doctement qu’aucun État membre ne saurait suspendre unilatéralement la participation d’un autre à Schengen, cette possibilité n’existant tout simplement pas dans l’architecture juridique de l’Union. Vendredi matin également, à quelques centaines de kilomètres de là, Matteo Piantedosi préside une réunion au terme de laquelle l’Italie ferme ses frontières aériennes et maritimes avec l’Espagne.

Si Borrell a juridiquement raison, c’est sur une chose que personne n’a faite : Rome n’a pas exclu l’Espagne de Schengen, mais a simplement rétabli ses propres contrôles (autorisé par l’article 25), tout en habillant l’opération du vocabulaire maximaliste de l’exclusion. Un instrument conçu pour des menaces exceptionnelles, temporaires et proportionnées vient d’être retourné en outil de pression punitive contre un pair, et la seule réponse de l’Union aura été un rappel de doctrine.

Bref, ces petites joutes entre États membres rappellent surtout la vieille devise fondue dans le bronze des canons de Louis XIV, Ultima Ratio Regum, une actualité que les bureaucrates du Berlaymont paraissent avoir un peu vite oubliée. La Commission européenne, combien de divisions ?

Du reste, le commissaire aux Affaires intérieures Magnus Brunner rappelle, comme Emmanuel Macron, que Ceuta ne relève pas de la libre circulation et que les contrôles de sortie continuent de s’y appliquer ; bien sûr, la Commission jure qu’aucune personne arrivée à Ceuta n’a atteint l’Europe continentale. Alors que cette déclaration a été faite le jour même où des dizaines de gaillards tentaient de prendre le port d’assaut pour monter sur un ferry, on pourra émettre des doutes : soit le régime spécial fonctionne et six gouvernements viennent de jouer une pièce de théâtre onéreuse en sachant parfaitement qu’il ne se passerait rien, soit il ne fonctionne pas et l’édifice entier est une fiction que personne n’ose regarder en face.

Devant une telle absence de volonté d’endiguer quoi que ce soit, ce n’est plus qu’une question de temps.

Le bulletin météo-migratoire prend d’ailleurs un tour intéressant lorsqu’on relit certaine prévision… pardon tribune parue il y a quatre mois : le 16 mars dernier, l’American Enterprise Institute publie sous la signature de Michael Rubin un texte recommandant au Maroc une nouvelle Marche verte sur Ceuta et Melilla.

Pour rappel, en novembre 1975, 350.000 Marocains désarmés sont entrés au Sahara, forçant les autorités espagnoles à se retirer et Madrid à signer les accords de Madrid une semaine plus tard.

Le bulletin prévisionnel météo-migratoire de Rubin recommande de rassembler des Marocains, d’envoyer des bulldozers à la frontière, d’entrer désarmés dans les enclaves et d’y planter le drapeau marocain en pariant que Sánchez et la presse espagnole protesteront sans pouvoir agir ; il y est suggéré que Cadix se prépare à recevoir les 170.000 colons déplacés.

Et l’on y démontre, textes à l’appui, que l’article 5 de l’OTAN ne couvre qu’une attaque armée en Europe ou en Amérique du Nord et que l’article 6 n’étend cette garantie aux îles que dans l’Atlantique Nord au nord du tropique du Cancer, dont il résulte que ni Ceuta, ni Melilla, ni les Canaries ne déclencheraient de réponse alliée. Bon, les Canaries déclencheraient bien une réponse car situées vers 28°N, mais le reste est exact : l’OTAN ne fera rien.

Un mois plus tard, le 16 avril, le Pentagone signe avec Rabat une feuille de route de défense couvrant la période 2026-2036, portant sur l’interopérabilité, le partage de données en temps réel et la planification opérationnelle conjointe, et remplaçant un document signé deux ans plus tôt à horizon 2030. En juin, le Sénat américain en fait une obligation légale par la section 1268 de sa loi d’autorisation de défense.

Ici, il ne s’agit pas de verser dans une théorie du complot et ce n’est même pas nécessaire, puisque tout est publié : l’intérêt stratégique américain dans la région du détroit passe désormais par Rabat autant que par Madrid, et une puissance qui garantit la sécurité d’un allié ne signe pas un contrat décennal d’intégration militaire avec le voisin qui revendique son territoire. Apparemment, l’Espagne n’a pas été trahie, mais déclassée avec toutes les formes, procès-verbaux à l’appui.

Quatre ans plus tôt, un professeur de droit international de l’université de Cadix, Alejandro del Valle Gálvez, écrivait déjà dans une revue à comité de lecture que le Maroc utilise l’immigration massive comme arme diplomatique et que l’absence de réaction espagnole confère aux deux villes une précarité juridico-internationale croissante. Il n’a manifestement pas été lu par les bonnes personnes.

Et cette enclave ne se prend pas d’assaut mais va tout simplement se retrouver insolvable : avec une population qu’on double en 48 heures sans tirer un coup de feu, et des mineurs non accompagnés qui servent de cliquet (car inexpulsables et deviennent des charges permanentes – en 2021, environ 1500 sont restés), voilà qui va rendre la possession de Ceuta très coûteuse. Madrid finira par s’asseoir à la table pour négocier avec le Maroc.

Comme je l’évoquais dans un précédent billet de mai, un État peut aujourd’hui en faire plier un autre sans autre arme que la démographie et des populations désarmées, à la seule condition que la cible dispose d’un système social assez généreux pour que chaque arrivant coûte cher.

L’État-providence n’est pas seulement insoutenable mais devient un levier pour l’adversaire.

Reste la France, dont on attendait le pire et qui n’a pas déçu.

Laurent Nuñez a triplé les effectifs à la frontière franco-espagnole, puis les a quintuplés, pour atteindre le chiffre proprement napoléonien de… 334 agents.

On va mettre des moyens colossaux pour imposer la vérification d’identité aux internautes ou lire leurs messageries privées, mais en face, on colle quelques centaines de gugusses pour tenir une frontière nationale, montrant clairement que l’État n’est impuissant que lorsqu’il le décide ; il sait se montrer d’une remarquable fermeté dès qu’il en éprouve le besoin, et le besoin ne le prend jamais du côté de ses frontières extérieures.

À la fin, aucun coup de feu n’a été tiré, aucun passeur payé, aucun grillage forcé, aucun traité violé, aucun article 5 déclenché, et bien sûr aucune sanction européenne mais pourtant, pendant 48 heures, une ville européenne a changé de mains sans que personne ne soit capable de nommer l’invasion qui venait de se produire, ni même de compter les intéressés.

Forcément, cela va très bien se terminer.

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Commentaires41

    1. Higgins

      Il semble que le gouvernement espagnol ait souscrit des contrats d’approvisionnement gaziers avec l’Algérie au grand dam du Maroc.

  1. P&C

    Pourtant, y a une méthode simple. Tu envoies l’armée, et tu fais un exemple à la César à Avaricum, ou, plus clément, à Uxellodonum.

    Sinon, autre méthode : tu armes la population, et tu proposes une somme d’argent pour chaque tête de marocain rapportée à la mairie la plus proche. Méthode Octavienne éprouvée.

      1. Steph

        Certes, mais contraire aux droidelommiste et cela aurait 2 impacts a minima : créer une grosse tension internationale pouvant déboucher sur un conflit chaud sur zone et sur le territoire espagnole via des « terroristes », ainsi que retarder seulement l’inévitable.

        1. durru

          « retarder l’inévitable » ?
          Ah non, l’inévitable en question a été construit de toutes pièces à Madrid. En face, on a juste profité du cadeau.

            1. durru

              C’est des villes habitées depuis des centaines d’années par des européens, sans profondeur à l’intérieur des terres pour pouvoir comparer aux questions coloniales.
              Comparaisons possibles : les comptoirs en Inde, Macao ou Hong Kong (avec des différences sérieuses dans les cas chinois).
              Mais aussi Gibraltar, juste à côté.
              Ou Monaco 😉

              Avec un gouvernement un peu plus sérieux à Madrid, tout cela n’aurait pas pris ces proportions. Là, c’est peut-être déjà plié.

  2. Dr Slump

    Houlala, le patron a lâché un de ces mots interdits, un de ces tabous-dieux-puissants-qu’il-ne-faut-pas-nommer !!! Horreur et consternation, alertez tout de suite la grande inquisition, Patrick Cohaine et Hyene Bartois seront à la hauteur. Oserais-je prononcer le mot ?? Je ne suis pas responsable, je ne fais que citer l’auteur : inv.. inva… fouyaya, il a dit invasion !!!

  3. Gerldam

    Quelqu’un peut-il m’expliquer quel intérêt l’Espagne a-t-elle à conserver ces deux enclaves, qui coûtent et ne rapportent que des emm…des?

    1. Dr Slump

      Sans dourte un reliquat de l’histoire, qui n’a plus de sens aujourd’hui. L’Espagne ferait mieux de s’en débarrasser, face au Maroc qui a le meilleur jeu dans les mains. Après, c’est vite dit, et je ne sais pas si c’est aussi simple.

      1. Steph

        S »ils doivent en partir, qu’ils fassent tout sauter.

        Après, avec les 2 villes, cela représente 170 000 personnes sur place auxquelles il faut rajouter la famille en Espagne donc une belle masse d’électeurs.
        Le terrain de la pensée devra donc être nettoyé avant

    2. durru

      Pourquoi le Royaume Uni ne rend pas le Gibraltar à l’Espagne ?
      Le problème, c’est les failles béantes dans les structures de pouvoir de l’Espagne (legislatif, gouvernement, justice), alimentées par un socialisme devenu fou (état providence si vous préférez, c’est kif-kif).

              1. Nomdedieu

                L’intérêt de Gibraltar est de faire rentrer un max de cocaïne en Europe. Et accessoirement les produits du rif marocain.

    3. Aristarkke

      Poste de contrôle du détroit de Gibraltar. Amha, si l’Espagne se retire, ce n’ est pas le Maroc qui l’encaissera…

  4. Aristarkke

    « par plus d’un milliers de demandeurs d’asile tandis qu’un millier de plus a campé aux abords. »
    Certes plusieurs milliers sont en cause mais la rigidité syntaxique, quasi cadavérique, n’impose pas le S à la première occurrence. Mélusîîîîne !!!

  5. Steph

    Des images montrent que les « migrants » ont été amenés et déversés par des camions, sous contrôle de personnes en uniforme.
    De quoi donner raison à l’argumentaire du patron !

  6. Aristarkke

    Nombre de policiers à la frontière espagnole avant la multiplication des pains :
    (x * 3) *5 = 334 => 15 x = 334 d’où X = 334/15 =

  7. du

    Donc c’est bien une initiative de Washington auquel il ne fait pas bon de résister . L’Espagne pourrait s’en inspirer pour récupérer Gibraltar … Ah non , on me dit dans l’oreillette qu’ils auraient des problèmes

    1. Dr Slump

      Amha, la coopération du Maroc avec les US s’est faite avec quelques concessions, dont la reprise des deux enclaves. Si d’aucuns appellent à une nouvelle marche verte, je doute que ce soit par pure noblesse anticoloniale, mais plus pour rendre un service au Maroc qui l’a demandé.

  8. Gerldam

    Ce qui protège le plus l’Espagne continentale, c’est qu’il est impossible de nager du Maroc en Espagne. La noyade est assurée à 99,9999%, à cause du courant très fort qui rejette le téméraire vers le milieu de la Méditerrané, où il mourra d’épuisement ou, plus probablement, d’hypothermie car l’eau y est froide, venant de l’Atlantique.
    Conseil aux espagnols: donnez ces enclaves inutiles aux marocains et surveillez avec vos forces spéciales tous les embarquements de navires voguant du Maroc vers l’Espagne. Avis aux candidats: tout clandestin sera jeté à la mer (cf. ci-dessus).

    1. durru

      Vu que le gouvernement espagnol vient d’annoncer la régularisation d’environ un million de « migrants » illégaux, je doute fort que cette approche soit une option pour eux.
      Il s’agit là d’un problème construit de toutes pièces depuis Madrid.
      Pour se faire une idée du niveau de santé mentale du Sanchez en question :
      politico.eu/article/ceuta-crisis-22-eu-leaders-letter-spain-pedro-sanchez-migration-policy/

      1. Pheldge

        à propos de Sanchez j’ai vu ce matin cette video sur FB, je ne sais pas si elle est authentique mais c’est rigolo : « Sanchez hijo puta ! » 😀
        facebook.com/reel/1287525306625644

  9. Higgins

    Excellent billet. Pour le compléter : strategika510.com/2026/07/31/le-detroit-du-chantage-comment-le-maroc-tente-de-militariser-la-menace-migratoire-contre-leurope/

  10. Mandol

    40.000 migrants entrent en France chaque mois. Sur 1 an cela fait 500.000 entrées, dont 80.000 illégaux environ.
    350.000 restent en France.
    Tout cela sans bruit, sans scandale, sans réaction nationale ou internationale, a part l’augmentation des impots.

  11. nemrod

    J’y vois quand même une vertu pédagogique certes tardive.
    Si on n’a pas compris que cette Europe là ne protègera pas ses frontières sud c’est qu’on mérite de disparaître.

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