URSSAF : la caisse est percée ? On double les serrures !

« Vous êtes patron, vous avez des soucis pour payer les salaires parce que les charges sont trop élevées ? Si la question est vite répondue, alors nous avons une solution pour vous ! Vous nous confiez vos salariés, nous les réembauchons dans nos agences d’intérim, ils ne bougent pas d’un centimètre de leur poste de travail, et vos charges fondent ! »

Ce discours imparable a été essentiellement tenu par une start-up dynamique de l’Oise, avec une petite surprise : le salaire était versé, le bulletin de paie était remis, petites lignes de cotisations comprises, mais à l’autre bout de la chaîne, l’URSSAF ne voyait jamais arriver le moindre euro.

Ce dispositif a tourné plusieurs années sans se faire trop gêner par les autorités : « tous les ans, une nouvelle société a été créée afin d’échapper au contrôle de l’URSSAF », résument les autorités, notant la création de 22 sociétés-écrans, touchant quelque 2.000 salariés et environ 500 entreprises clientes du département et un préjudice d’abord chiffré à 9 millions d’euros en février, désormais réévalué à près de 17.

Heureusement, tout ceci n’a pas duré grâce à l’œil vigilant de l’URS… Ah non, ce fut découvert essentiellement par hasard et via la Caisse d’allocations familiales de l’Oise, quand un salarié lui a demandé une prestation alors qu’administrativement, il n’existait pas.

Eh non : ce ne sont pas les ciblages algorithmiques, les recoupements entre déclarations sociales nominatives, numéros SIRET et flux de cotisations ou autres marottes de l’URSSAF qui ont permis de mettre fin à la pratique, mais un guichet de la CAF.

Interrogée sur ces 22 sociétés que l’URSSAF a loupées, l’organisme n’a pas répondu aux journalistes.

Mutisme d’autant plus révélateur que l’organisme n’est pas, d’ordinaire, réputé pour sa timidité : en 2025 par exemple, il s’est lancé dans 48.000 contrôles d’assiette portant sur plus de 30 milliards d’euros de cotisations vérifiées, dont 90 % de contrôles « ciblés » par exploitation de données, avec 78,7 % de régularisations à la clé.

Ce taux de réussite est somptueux… Mais trop beau : quand on cherche chez celui qui déclare, on trouve toujours quelque chose, une ventilation d’avantage en nature discutable, un paramétrage de logiciel de paie qui n’a pas suivi la dernière réforme des allègements, etc.

Et quand on gratte, on trouve que sur 667 millions d’euros de redressements notifiés, 180 millions ont été restitués aux entreprises.

Autrement dit, à hauteur d’un montant sur quatre, l’URSSAF découvre après coup qu’elle avait pris ce qui ne lui était pas dû. Voilà une statistique peu reprise dans les communiqués, pourtant utile pour tempérer l’enthousiasme du contrôleur débarquant chez un menuisier de six salariés avec la certitude tranquille du sachant…

Ceci n’a rien d’anecdotique : l’URSSAF encaisse 588 milliards d’euros par an auprès de 12 millions de cotisants et sait parfaitement retrouver celui qui remplit ses formulaires ; elle sait aussi requalifier un modèle économique parfaitement visible, comme elle s’y emploie depuis des années avec les plateformes de voitures de transport. Mais ce qu’elle ne sait pas faire, c’est remarquer que 2.000 bulletins de paie parfaitement conformes ne correspondent à aucun versement, pendant que le numéro SIRET qui les émet change une fois par an.

Et sur le travail dissimulé, le théâtre est encore plus consternant : l’URSSAF a notifié 1,503 milliard d’euros en 2025, « record historique », avec 84,5 % de ses actions ciblées débouchant sur un redressement, mais ne parvient à encaisser réellement qu’autour de 100 millions d’euros selon le communiqué de Bercy d’avril, environ 6 % selon Previssima : on notifie un milliard et demi, on récupère un dixième et le reste part en procédures mal ficelées, en dossiers qui s’étirent, en montants qui n’ont jamais tenu debout et en communication.

Pour un fraudeur un peu doué avec un tableur, la conclusion est évidente : la sanction semble assortie d’une décote de 90 %. Créez une coquille par exercice, encaissez pendant douze mois, dissolvez, recommencez : l’espérance de gain reste franchement positive même en intégrant le risque pénal, puisque le recouvrement effectif est le maillon que l’État n’a jamais su réparer.

Quant au marché pour un tel produit frauduleux, il ne manque pas : les charges patronales représentent 40 à 45 % du brut hors allègements, si bien qu’un salarié à 2.500 euros bruts coûte au moins 3.200 euros à son employeur une fois la réduction générale appliquée. C’est cet écart et lui seul qui finance la marge commerciale de la fausse agence d’intérim.

Le phénomène n’est d’ailleurs pas franco-français : le fisc britannique a publié en novembre dernier une alerte sur le même schéma. Partout où le coin socio-fiscal est massif, le crime organisé s’installe dans la paie.

Alors bien sûr, c’est bien une escroquerie, pas de la désobéissance civile et 2.000 salariés en sont victimes puisqu’ils ont travaillé sans retraite, sans assurance chômage, sans couverture accident, en tenant entre les mains un document qui leur affirmait le contraire.

Mais ce genre de cas éclaire, une fois encore, l’état déplorable tant de l’institution que des politiciens concernés qui, constatant qu’elle n’a pas su repérer 22 sociétés frauduleuses en trois ans, n’ont pas demandé de meilleurs recoupements ni des agents mieux formés mais en ont profité pour accroître ses comportements les plus toxiques, avec l’article 93 de la loi du 25 juin 2026 sur la « flagrance sociale » : saisies, hypothèques et nantissements exécutoires sans autorisation préalable d’un juge, impossibilité de présenter des garanties avant la mesure, recours devant le juge de l’exécution non suspensif, et mainlevée accordée par le directeur de l’organisme lui-même, le tout annoncé avec une belle ironie le jour même où le bilan des contrôles vantait « l’accompagnement » et le « droit à l’erreur » (manifestement, dans un seul sens).

Faute de réformer l’institution pour la rendre enfin efficace, on a désarmé les juges. Plus simple.

Pendant ce temps, quelque part dans l’Oise, un menuisier reçoit une mise en demeure.

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