Ce pays est foutu

Aujourd’hui, rompant l’habitude d’étudier la décrépitude du pays depuis les confortables hauteurs de nos habituels politichiens, nous allons faire une plongée vivifiante dans la France qui se lève tôt. Et pour cela, nous allons piocher dans un intéressant enregistrement d’une émission radio, datée du 12 mars, où un auditeur exprime, vous allez l’entendre de façon assez claire, un point de vue assez peu nuancé sur ce qu’il ressent.Pas de doute, ce Christophe, promoteur immobilier, doit actuellement s’en prendre plein la tête. Il ne mâche donc pas ses mots.



Il est vrai qu’il est dans un domaine où la crise se fait déjà assez fortement sentir et pour lequel la sortie du tunnel ne semble pas se profiler avant de longues et très pénibles années. Mais, et c’est ce qui est réellement intéressant, notre vitupérant témoin ne se focalise pas spécialement sur les problèmes de sa profession.









Comme on peut l’entendre, son courroux, très loin des saines colères pleines de ségolhaine, se résume essentiellement dans l’argument suivant:


Pourquoi aider des banques alors qu’elles n’aident personne en retour ?



En effet, pourquoi aider les institutions bancaires et leurs influents patrons qui, finalement, ne risquent rien, alors qu’en retour, l’argent du contribuable ne sert manifestement pas à l’aider, lui ?



Derrière cette question relativement simple se cachent en réalité deux éléments distincts. En outre, on le lira plus bas, on peut tirer d’intéressantes conclusions de l’analyse sur la façon dont est posée la question, dans ce petit moment de vérité croustillante qui fouette les sens comme rarement à la radio.

Deux éléments distincts, disais-je, se cachent donc derrière cette question apparemment simple :

  • Pourquoi doit-on aider une institution plutôt qu’aider directement les contribuables ?
  • Pourquoi doit-on aider les banques, en particulier, et les grosses entreprises plutôt que les petites ?

En effet, on se rend vite compte que reprocher aux banques de ne pas aider en retour les contribuables comme ceux-ci aident les banques, c’est presque admettre que la colère serait moins nécessaire si le retour d’ascenseur avait bien lieu. Or, à bien y réfléchir, si j’ai 100€ pour aider mon prochain, pourquoi ne pas aller l’aider directement plutôt que passer par une institution intermédiaire ? Où est le gain ?

D’autre part, pourquoi aider d’abord les banques et pas les industriels ? Pourquoi aider les gros, et pas les petits ? Là encore, où est le gain ?

A la première question, on peut rapidement se rendre compte que l’utilisation d’un intermédiaire permet de centraliser l’aide. Centraliser l’aide, c’est très pratique quand on veut, par exemple, la compter, la répartir comme on veut ou se servir au passage. Sans intermédiaire centralisateur comme les banques, l’état a plus de mal à venir fourrer ses gros doigts avides dans la mécanique de l’entraide. Et sur le plan publicitaire, il devient alors très difficile de faire valoir l’importance de l’état lorsqu’on se rend compte qu’on se passe fort bien de ses services. A ce titre, le politicien n’aimera donc pas se passer des banques.



A la seconde question, on notera qu’aider de grosses institutions, de grosses entreprises, c’est assurer d’une façon claire la survie (même partielle, même illusoire, même temporaire, peu importe) de milliers d’emplois d’un coup. L’aspect totalement putatif de cette sauvegarde d’emplois ne permet guère de la publicité, mais la perte soudaine de 10.000 emplois dans un secteur donné, elle, est une contre-publicité catastrophique pour le politicien. Là encore, il aura donc tout intérêt à favoriser la partie émergée de l’iceberg plutôt que le travail de fond sur les petites entreprises, bien plus nombreuses : perdre trois emplois chez Duchmol Plomberie ne coûte, électoralement et au pire, que 3 voix. Perdre 10.000 emplois chez Société Générale ou chez Renault, c’est 1.000.000 de votes en moins.


Et voilà comment, par un effet d’un côté de publicité positive et de l’autre pour lutter contre une publicité négative, le système tout entier favorise la sauvegarde des banques, des gros, contre les contribuables et les petits…




Du flouze !
Il est beau mon billet, hein ? Je l’ai imprimé moi-même !




Plus profondément encore et au-delà de ces aspects publicitaires, les politiciens font tout pour sauver « le système » : en fait, ils veulent sauver celui de la réserve fractionnaire, de banques centrales et de production monétaire contrôlée par l’état parce que c’est la source de leur pouvoir. La création monétaire à volonté, l’absence de lien avec un bien matériel comme l’or, c’est la corne d’abondance pour l’homme d’état : avec, il peut créer de la dette autant qu’il veut, puisqu’il la remboursera … en monnaie de singe. D’où, d’ailleurs, le confortable paradigme keynésien d’une inflation entre 1 et 2%, rabotant tous les ans les paquets de dettes émises.



En face, le principe, tout à fait libéral-kasher, qui consiste à dire que « si c’est pourri, on laisse tomber » est naturellement réclamé par les gens de bon sens (dont notre tempétueux Christophe), parce que ce sont précisément ceux-là qui sont, de fait, dans la merde à cause des jeux malsains sur la monnaie, opérés par les banquiers centraux et les gouvernements.



Aussi incroyable que cela puisse paraître, on a ici l’exemple caractéristique d’une colère directement dirigée contre un des éléments les plus importants de la politique étatique.



Le souci majeur de cette colère, c’est que cet individu ne sait pas exactement pourquoi il a raison : il sent intuitivement qu’il est anormal de sauver un gros bloc d’emplois comme BNP ou Renault et de laisser tomber des centaines de milliers d’emplois dans des petites structures. Mais serait-il vraiment prêt à voir s’effondrer le système de réserve fractionnaire, par exemple ? Comprendra-t-il que sa garantie de retraite puisse disparaître, puisque elle est en grande partie couverte par une cavalerie étatique possible justement grâce à ce système assis sur les dettes ? Serait-il prêt à renoncer aux solidarités imposées de l’état, solidarités exorbitantes justement financées par ces jeux d’écritures subtiles dont on a bien sagement tenu le citoyen à l’écart ?



Pas sûr. Tellement peu sûr, qu’en pratique, cette colère, aussi puissante soit-elle, risque de se terminer en cri impuissant devant la déferlante de moraline qu’on va nous imposer. Finalement, la colère est la bonne, les demandes sont de bon sens, mais la compréhension ne semble pas là, l’information ne passe pas, et l’action sera, elle, l’opposée de celle qu’on braille vouloir. La conclusion saute aux yeux.

Ce pays est foutu.

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Commentaires15

  1. Aurélien

    Puissant ce billet. Beau mélange d’émotion et de raison.

    Devant tant d’injustices vécues par les patrons de PME/PMI, on peut s’interroger sur le silence assourdissant du MEDEF… Peut-être que le fauteuil d’administrateur de la BNP occupé par Laurence Parisot est un peu trop soporifique.

  2. gael

    Le mec a raison sur un point : Les banquiers ont une un peu trop grande gueule vis-a-vis du monde populaire. Ceci dit sa solution de fermer les banques n’est évidemment pas viables.

    Et si ça peut te rassurer, il n’y a pas qu’en France que cette situation arrive, dans mes montagnes helvétiques ils sont en plus en train de flinguer le sacro-saint secret bancaire, je te dis pas l’ambiance dans les milieux financiers. ;-)

    Mais j’aime bien ce coup de gueule, on entend que trop rarement l’avis du peuple, la parole est souvent donnée aux grandes pontes.

  3. pp

    Les banques qui sont vraiment en faillite devraient être fermées plutôt que l’état remplisse le tonneau des danaïdes à nos frais.
    Les opérations de renflouements sont illégales et anticonstitutionnelles car l’état n’a pas à servir des intérêts privés.
    La procédure à appliquer devrait normalement être une procédure de redressement judiciaire, et les spéculateurs qui ont joué et perdu … eh bien tant pis pour eux.
    Le problème est que toutes les banques sont virtuellement en faillite car c’est une faillite systémique, ce qui fait que le boulot risque d’être long et compliqué mais sur le principe on a besoin de rien d’autre qu’une procédure de règlement judiciaire (mise en faillite).

    On a le choix entre sacrifier l’économie pour sauver les spéculateurs (ce qu’on fait aujourd’hui), ou sacrifier les spéculateurs pour sauver l’économie. Personnellement je préfère la 2èm solution.

  4. Amechan

    Je trouve l’intervention dudit christophe réellement poignante. On sent que ce mec est au bord du gouffre/des larmes/de la crise de nerfs (rayez la mention inutile).
    Soit dit en passant, la situation de pas mal de monde, du moins dans mon entourage.

    Il est clair qu’injecter de l’argent, NOTRE argent pour sauvez le cul de mecs qui ont fait des conneries en connaissance de cause, qui se foutent de nous et qui empochent tout de même leurs royaux salaires (mais où ai-je vu qu’un banquier a démissionné parce qu’il n’a pas supporté que son salaire ne soit pas mirobolant ? ou un trader ? Je ne sais plus) est un pur scandale, une ignominie et un gros " vous etes des cons on profite à fond pendant que vous vous tuez" à ceux qui bossent, qui galèrent, qui se retrouvent à la rue (vous avez noté le nombre de SDF ? de plus en plus nombreux chaque jour) et qui ont des gosses à nourrir.

    Merci en tout cas de nous avoir fait partager ce billet.

  5. Amechan

    juste une mention pour les journalistes qui pouffent derrière, en écoutant christophe : que ces gros c**** qui se foutent ainsi de la gueule de quelqu’un qui exprime son mécontentement aillent se pendre.

  6. Flak

    les journalistes francais sont des gros nazes illettrés qui se prennent pour des intellectuels et des aventuriers.
    Pas etonnant qu’ils en veuillent au bloggeurs, la comparaison fait mal.

  7. Arkh

    "(vous avez noté le nombre de SDF ? de plus en plus nombreux chaque jour)"
    Je vais passer pour un connard, mais si vous parlez des quémandeurs, j’ai plutôt l’impression que c’est le beau temps qui les fait ressortir.

  8. cocacoca

    Fermer les banques… oui…mais, les quelques sous que l’on a dans leurs comptes… ne serait ce que notre salaire tous les mois… perdu… ça fait combien de mecs encore sur la paille… autant que de petits clients…Non, leur demander de faire leur travail de simple banquier et non de jouer à la bourse…

  9. Liberta

    Bonjour,
    Très intéressant. Un truc fondamental que Christophe a bien compris est le suivant : la fraude/blague de la responsabilité limitée de certaines personnes morales. Ca c’est vraiment quelque chose qu’une société libre de gens égaux en droits devrait éliminer le jour où celle-ci adviendra. Cette fraude permet d’épargner les puissants là où les petits se font massacrer. En effet quand le clampin de base comme Christophe et moi (par exemple) veut agrandir son petit business, disons une station service, une épicerie voire une société plus importante mais pas assez pour faire partie du cénacle, il peut toujours demander à ce que le prêt à la banque soit au nom de la société et pas au sien. Mais la banque pas folle demande au dit clampin de se porter caution personnelle sur le prêt gageant ainsi sa maison et d’autres éléments de son patrimoine. Si sa société fait faillite, il a de bonnes chance de se retrouver ruiné.
    Mais pour les puissants, pour ceux qui occupent des responsabilités dans les entreprises du sérail (ex-futures-actuellement nationalisées/privatisées et leurs partenaires) , point. C’est au contraire open bar. On peut charger la mule de la personnalité morale fictive que l’on dirige et s’endetter à fond pour financer des projets idiots auxquels on ne sent nullement associés. On s’en fout au pire les créanciers en seront de leurs poches. Le pire que l’initiateur de ces montages puisse perde est la mise de départ. C’est ainsi que de nombreuses banques perfectionnant le système Enron ont pu mettre en place des milliers de structures ad hoc où 95% des actifs étaient financés par dette (SIV, conduits par exemple). Si ca marche, les équilibristes (banques, grands capitaines d’industrie nourris au sein de l’Etat et de ses banques prodigues) ramassent tout, parfois 100 fois la mise. Et si ca marche pas les équilibristes restent en apesanteur et l’assistance ramasse les morceaux (parfois les produits pourris se retrouvent dans des assurances vie et SICAV de la veuve de Carpentras). Et parfois ce seront les contribuables qui se trouvent être caution personnelle des puissants. On voit bien que le droit des affaires et celui des sociétés ne pèse pas grand chose face au rapport de forces entre emprunteur et créancier. Le petit ne sera vraiment pas protégé alors que le gros, le fort peut imposer ses conditions sans forcer.
    Et Christophe a raison tous ces puissants incompétents (tous ne le sont pas cependant) ne méritent qu’une chose : être autorisés à faire faillite comme disent les anglo-saxons et si après la liquidation de la boîte une ardoise subsiste dirigeants et actionnaires pourraient être appelés à la combler comme doit le faire le clampin de base et certains financiers responsables. Certaines banques privées suisses fonctionnent ainsi encore sous le régime de la responsabilité illimitée de leurs associés-gérants. Les banques d’investissement européennes et américaines fonctionnaient sous ce régime là jusque dans les années 80-90. Ca n’aurait probablement pas du changer.
    Jim Rogers (regardez sur youtube. NB plutôt pour anglophones) investisseur avisé ne dit pas des choses bien différentes sur les institutions financières américaines. Il aurait laissé tomber Bear Stearns, Citigroup, Fannie Mae, Freddie Mac et autres montgolfières à air chaud sans ciller. Sans oublier LTCM il y a 10 ans, l’ancêtre de tous les sauvetages actuels.

    Sinon je suis d’accord avec vous, h16. Le secteur bancaire est soigneusement protégé et mis en coupe réglée par les politiciens et leurs généreux/ associés. Il serait souhaitable que ce secteur devienne plus libre, que chacun soit libre de recevoir ses revenus où il veut et même de la main à la main s’il le désire que chacun soit libre de régler avec la monnaie de son choix et de déposer ses biens dans n’importe quel entrepôt à épargne que chacun serait libre de mettre en place. Mais cela reviendrait à enlever des mains de l’Etat l’un de ses principaux outils de contrôle social. Donc ça ne se produira pas avec son bon vouloir. Comme beaucoup d’autres choses.

    Merci pour cette jolie trouvaille.

  10. Chirac2012

    "Ce pays est foutu"
    Ce qui est bien avec les grands esprits, c’est leurs capacités à progresser dans leurs réflexions, et à éviter de radoter.

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