Censure et chaussettes sales

Lecteurs réguliers de Hashtable, vous aurez noté que depuis vendredi 22/01, vers 10H, pouf, il n’y a plus d’abonné à l’URL que vous avez demandé (erreur 403, nous apprend Free). Cette fois-ci, il ne s’agit pas d’une erreur technique, mais bel et bien du résultat concret des lois « encadrant » la liberté d’expression en France.

Toute l’affaire a commencé le 27 novembre 2009. C’est à la fois relativement récent (deux mois) et, en terme de réactivité, assez long.

Dans un billet sur – ça ne s’invente pas – HADOPI et le filtrage du net (je vous laisse le retrouver 😉 ), j’expliquais ainsi que la mise en place du filtrage proposé dans la LOPPSI aboutirait lentement mais sûrement à un petit enfer dictatorial où le moindre mot un peu en dehors des clous provoquerait l’ire de l’administration, ou, alternativement, le blocage du site.

Encore une fois, les intentions avec lesquelles se meuvent les politiciens sont toujours les meilleures : on veut officiellement empêcher Josette, une respectable mère de famille, de tomber dans les nasses du terrorisme international, de la pédopornographie ou que sais-je encore, lorsque celle-ci fait ses courses sur l’interweb.

Mais en y réfléchissant deux minutes, le billet en question montre que la probabilité de commencer un achat de chaussettes sur Internet et de finir en toute innocence sur des propositions scabreuses de boxeurs thaïlandais de 40 ans est extrêmement faible, pour ne pas dire inexistante.

Dans le cours de mon exposé, j’ai commis une erreur dramatique : j’ai mis en scène ma Josette. Je l’ai imaginée achetant des chaussettes sur un site au nom SMS tout à fait louche, et tomber sur des photos illégales.

Las. Le site existait vraiment, et malgré son nom ridicule, ne contenait pas de photos illégales. Juste des chaussettes.

Probablement à la suite d’une veille, les responsables de ce site se sont rendus compte, il y a quelques jours, qu’il était cité dans un billet. N’ayant probablement pas lu le contexte ou ne s’en souciant guère, ils en ont déduit que … je plaçais leur multinationale société dans une position infamante et les accusait peut-être de pédophilie.

Oh !

Argh !

Horreur et vilénie !

Nous sommes en France ; la courtoisie de base ayant depuis longtemps disparu, les plaignants se sont empressés non pas de me contacter, mais de mettre en demeure mon hébergeur, Free, de faire disparaître l’outrage.

Et c’est là que la loi française est très efficace, avant même d’avoir à s’imposer à tous.

Elle reconnaît en effet que, sur internet, la responsabilité des hébergeurs est aussi engagée lorsqu’ils laissent des écrits « illégaux ». Et Free réagit très vite sur ce qui peut lui porter préjudice, même indirectement : fermeture du site (bannissement) pendant 72H, pour, je cite :

Propos déplacés envers <site qui vend des chaussettes avec un nom SMS ridicule>.

Notons que ce que j’ai écrit n’est en rien illégal. C’est de l’humour éventuellement pas drôle ou un peu gras, soit. C’est ambigu, admettons. Mais je n’ai enfreint que le bon goût dans cette pathétique micro-broutille. Et de surcroît, je n’avais fait aucun lien sur le site en question.

Or, et c’est là que ça devient intéressant, si les plaignants m’avaient simplement contactés directement – laisser un commentaire sur un blog prend certainement moins de temps que d’envoyer un courrier à Free – j’aurais bien vite supprimé le nom de la société en question, avec plates excuses et l’affaire était bouclée.

La méthode choisie provoque donc une fermeture de mon site pour 3 jours. Ce n’est pas la fin du monde mais ce qu’il y a de pénible, c’est qu’à la moindre remarque d’un tiers sur mon site, Free le fermera maintenant définitivement. Je vais donc devoir déplacer l’intégralité de mon blog et me faire héberger de façon un peu plus sérieuse. Soit.

Mais ceci veut dire aussi, très clairement, que n’importe qui, en France, peut faire fermer un site assez facilement sur une simple lettre à l’hébergeur, moyennant une mise en forme un peu formelle et la menace d’arriver aux tribunaux.

C’est d’autant plus vrai pour ceux qui sont hébergés sur les plateformes gratuites (et il y en a un paquet). Si je veux, je peux ainsi, assez facilement, faire fermer pour plus ou moins de temps, quelques blogs qui auraient l’heur de ne pas me plaire. La liberté d’expression, en France, est donc surtout valable tant qu’on ne dit que des platitudes qui n’embêtent personne, et, dans le cas contraire, tant que ces dernières ne s’en rendent pas compte. Une prime à l’hypocrisie ou la discrétion, si l’on veut…

Soyons précis : ici, je ne reproche pas à Free d’avoir agi de la sorte. Au niveau de l’hébergeur, il n’a aucune latitude juridique et un nombre conséquent de sites à gérer. Mais cette mésaventure est l’illustration parfaite de deux choses :

  • la société française est une société en train de se « judiciariser » à grands pas : comme il va bientôt exister une loi pour protéger tout, tout le monde et tout le temps, chaque petit incident, chaque petit mot de travers sera passible de poursuites et la voie judiciaire sera de plus en plus souvent choisie plutôt que le simple échange de bons procédés.
  • Internet, en France, va progressivement devenir impraticable pour y exprimer une opinion « hors-normes ». N’importe qui pouvait faire taire n’importe qui d’autre (et ceci étant d’autant plus vrai que le plaignant est puissant, évidemment), les échanges d’opinions vont tourner à, au mieux, des billets remplis d’allusions fines et d’ellipses vastes, ou au pire à des torrents de bière tiède et insipide dans laquelle de douillets lieux communs viendront faire des petits poutous aux poncifs les plus lisses.

Encore une fois, on a voulu trop bien faire, trop protéger les gens contre les petits bobos de la vie, les moqueries et l’humour ou la bêtise. On a trop voulu donner à l’état le soin de trancher pour ce qui relève, au final, de billevesées entre voisins de pallier.

En clair, l’Internet français des prochaines années promet d’être totalement anesthésié ou illisible parce que trop chiant ou trop cryptique. D’une certaine façon, le rêve sarkozien d’un contrôle total de ce média se met doucement en place, sans faire de bruit.

J’aimerais me tromper.

—-

Notes :
Article repris sur Pensees d’Outre Politique, Le Post, Contrepoints

Image Source Creative Commons : http://www.flickr.com/photos/gerriet/555768644/

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Commentaires37

  1. jmdesp

    Heu, autant on éventuellemtn peut comprendre la fermeture préventive du site par Free, autant la menace d’une fermeture définitive si tu recommence laisse entendre que tu aurais réellement fait quelquechose de mal, ce qui est très douteux.

    1. C’est la politique maison de Free. C’est surtout la méthode du site de vente de chaussettes qui est blâmable : pourquoi ne m’ont-ils pas simplement consulté ? Suis-je si difficile à joindre ?!

  2. derty

    Le procédé est honteux, la réaction pitoyable (ou l’inverse).
    Le plus gênant est le mode automatique de cette censure.

    C’est fini, je ne porte plus de chaussettes dorénavant.

  3. scaletrans

    Les possibilités données aux censeurs de la toile sont grandes, c’est très inquiétant. En serons-nous bientôt réduits au Samizdat ?
    En tous cas, je félicite h16 pour sa plume percutante, et, bien que nous n’ayons pas tout à fait les mêmes idées, j’espère qu’il pourra continuer longtemps malgré Big Brother.

  4. TN

    @H16

    « pourquoi ne m’ont-ils pas simplement consulté ? Suis-je si difficile à joindre ?! »

    Ben oui, chaque fois que je tape « h16(at)free(dot)fr » dans mon outlook, il m’envoie aux prunes…

    Hein ?? pardon ?? J’ai rien compris ????

    Mais heuuuu hein …

    😉

  5. Seb

    Plus qu’à s’héberger sur des serveurs étrangers, et permettre ainsi le développement internet … hors d’une France qui n’en sera que plus à la ramasse.

    1. AncillaDomini

      Ne vous marrez pas trop vite, Flak. Le gouvernement français a pensé à tout : il vient tout juste de pondre une liste noire des paradis fiscaux bloguesques. Un gros millier de cibles à faire fermer rapidement, par accord avec les fournisseurs d’accès.
      Hmm… ce qu’on les aime, nos petits totalitaires chéris. Votez F:.M:. : vous serez libres de penser dans le rang. 😀

  6. Marie

    Naïvement j’ai d’abord pensé que votre blog rencontrait un simple problème technique… Au bout de 24h j’ai commencé à me poser des questions et à chercher dans vos billets récents ce qui aurait pu justifier une suspension. Je dois dire que j’aurais pu réfléchir longtemps avant de trouver ! Cette mésaventure est vraiment inquiétante. J’espère qu’elle vous incitera à affûter toujours plus votre plume ! Faudra-t-il surfer sur des hébergeurs interplanétaires pour avoir la paix ?

  7. didier

    Une histoire d’une bêtise éloquente. Je précise que je ne suis pas toujours d’accord avec vos positions, c’est pour ça que j’aime vous lire. Continuez si on vous le permet.

  8. RST

    Ayant eu l’immense privilège de me faire insulter par H16:

    (« A présent, c’est sûr : vous êtes un sot ET un fat » ou encore : « Et cet abruti est venu commenter sur mon blog (…) et… s’est fait désanusser par quelques commentaires de deux joyeux drilles qui passent chez moi. » « (…) ce crétin de RST (…) »)

    je trouve toute cette histoire très inquiétante car elle signifie que je pourrai un jour être privé des attentions des gens qui visiblement m’aiment bien. Ce n’est pas acceptable et j’exprime ici mon soutien le plus sincère à cet enfoiré d’H16.
    Sa liberté d’expression (même si elle parfois pitoyable, l’expression) est la notre et tout cela n’augure rien de bon.
    Si un éventuel mouvement / manifestation / bombardement était décidé pour protester, je m’y joindrai sans hésitation.

  9. peuples

    « de boxeurs thaïlandais de 40 ans est extrêmement faible, pour ne pas dire inexistant. » il faut un e car ce’st la probabilité qui est inexistante.

    Sympa cette aventure de chaussettes pédophiles !

    1. @RST : Si si, il le faut. Si j’avais la même « discipline » que vous, j’exploserais mes chaussettes et mes chaussures à force de chevilles trop enflées 🙂 Et les chaussettes, actuellement, ce n’est pas mon fort.

  10. Flak

    le probleme RST c’est que ton blog il est ennuyeux.
    comme d’ailleurs TOUS les autres blogs politiques de droite et de gauche dont aucun n’a la gouaille de H16.
    serieusement trouvez m’en UN SEUL qui soit aussi poilant.
    C’est simple, y en a pas.Et pourtant il y a 70 millions de trouducs a trouducland.

  11. j.y.b.

    Hé oui, nous en sommes là. La merveilleuse promesse d’expression directe que contenait internet est morte. Cette loi à la con a placé un garde-chiourme dans notre dos. Que voulez-vous, il fallait bien que les vaches soient gardées.

    Pris entre sa pétoche de procès agitée par un teigneux et la défense de son client, le FAI n’hésitera pas une seconde. Cette censure est plus large que celle que déciderait un tribunal. Je vois mal prononcer une condamnation pour une affaire aussi idiote. Mais cela eut coûté au FAI et à notre ami h16 le risque -sait-on jamais- d’une lourde réparation pour laver l’honneur des chaussettes.

    Le teigneux, lui, n’a même pas à s’engager dans la démarche judiciaire pour faire valoir ses droits. h16 est peut-être dans son droit (et qui sait, il aurait peut-être pu obtenir réparation) mais il ne le saura jamais. Souple, rapide et bon marché, la censure préventive est ce qu’il vous faut. Il suffisait de criminaliser le livreur. Habile? Gerbant.

  12. Emma

    Cher h16, contente de vous retrouver après cette mésaventure chaussettienne mais il me semble que ce n’est pas la première fois que Free vous fait le coup et avant même Hadopi.
    Merci de choisir un hébergeur sûr pour nous permettre de continuer à avoir le plaisir de vous lire.

  13. Stéphane

    Je pense – depuis longtemps – que c’est folie que d’être hébergé sur un serveur à portée de tir des autorités françaises. C’est prêter le flanc à toute sorte de censure, flicage et autres poursuites. La gratuité de free est-elle à ce prix?

    Un jour prochain, parce que « quelqu’un » aura porté plainte (et qui sait qui sera ce quelqu’un et quelle sera sa plainte) le site de h16 disparaîtra d’un coup d’un seul, comme ça, sans crier gare, et on répondra que c’est la politique normale de Free.

    Pour ma part, j’ai délibérément choisi l’hébergement aux US, avec un gestionnaire de nom de domaine séparé histoire de rendre les choses encore plus compliquées. J’aurais pu choisir de stocker mes données dans un troisième pays, juste pour rigoler…

    Ce n’est pas de la paranoia, juste la prudence la plus élémentaires, et ça ne coûte que quelques Euros par an.

    Les développements récents de Hadopi and Co. montrent à quel point mes craintes n’étaient pas infondées. Je ne comprends pas comment quelqu’un comme h16, à qui on ne la fait pas dirions-nous, peut accepter d’exposer ainsi son site à ses ennemis. Etre hébergé par free (ou n’importe quel hébergeur soumis à la loi française, payant ou pas) c’est se rendre vulnérable.

    1. @Stéphane : pour la question du pourquoi : parce que c’est historique. Au départ, ce site était consulté par 3 personnes ; je ne risquai, pour ainsi dire, rien. Maintenant, c’est 2000 par jours et il est référencé à cette adresse. Un changement est donc à bien réfléchir avant de se précipiter. La faute m’en incombe, c’est certain… Mais bon, z’inquiétez pas, j’y travaille et ce ne sera bientôt plus le cas.

  14. Valuebreak

    bsoir.

    ben alors les gars ?

    personne n’a fait le jeu de mot qui s’impose ??

    h16, tu dois avoir le moral dans les chaussettes !!!

    bon, ben voilà voilà, c’est fait ..

    plus sérieusement : je suis d’accord, la notion de paradis fiscal-internet a de l’avenir ..

    1. Ah ces jeux de mots laids sur les chaussettes sont pour les gens bêtes et me cassent les pieds 😉
      Ami lecteur, des calembours vaseux se sont glissés dans les commentaires dont ce dernier. Sauras-tu les débusquer ?

      1. Barbara

        H16, nous avons tous bien compris que vous avez de trop jolis mollets pour les masquer sous des chausettes, seraient-elles celles de l’archiduchesse. A ce propos, à quand le clip où vous nous chanterez : on dit que j’ai de belles gambettes…

  15. maurice b.

    > Pour ma part, j’ai délibérément choisi l’hébergement aux > US

    Pas con comme idée. A l’exemple de Espagnols qui venaient voir des films pornos à Perpignan sous Franco
    Vous fournissiez ? Quel coquin ce momo !

  16. maurice b.

    La récréation est en train de se terminer.

    ———————–
    Google encouragé à porter la question de la censure chinoise devant l’OMC

    Les tensions entre Google et la Chine prennent une ampleur nationale [article d’Aujourd’hui la Chine] sur la question des cyber-attaques chinoises contre Google [article de l’Agenda]. Après le discours énergique d’Hillary Clinton prononcé jeudi dernier [article d’Aujourd’hui la Chine], qui a posé les États-Unis en gardien de la liberté sur internet, des associations américaines de défense de la liberté d’expression prennent le relais. Elles pressent notamment Washington de porter la question devant l’Organisation mondiale du commerce [site officiel].

    http://www.agendadubiencommun.fr/spip.php?article280

    Oui certes certes, momo. Vous aussi, vous vous rendez compte que c’est avec cette même Chine, avec le Parti Communiste Chinois, que l’UMP fricote officiellement… Je comprends votre désarroi.

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