La forteresse Macron : comment verrouiller un pays avant de le quitter

Il existe deux façons de quitter le pouvoir : en refermant la porte, ou en partant avec les clés, le digicode et le plan détaillé du bâtiment et Emmanuel Macron, avec une discrétion de plus en plus homéopathique, a semble-t-il opté pour la seconde. À un an de la sortie et ce que pourrait être le choix de la retraite, le chef de l’État prépare méticuleusement le terrain.

Pour cela, il lui faut verrouiller le paysage politique du pays, et pour réussir son verrouillage, il faut commencer par de judicieuses nominations.

Commençons par le gardien des gardiens, à savoir la présidence du Conseil constitutionnel : elle échoit commodément à Richard Ferrand, fidèle entre les fidèles, validé à une seule voix près grâce à une abstention (Providentielle ? Négociée ?) du Rassemblement National.

On confie ainsi la garde de la Constitution à un homme qui n’a pas franchement la formation pour, et dont l’unique qualification « constitutionnelle » palpable aura surtout été de présider longtemps le groupe macroniste. Du reste, à peine installé, notre homme remerciait la secrétaire générale de la maison pour cause de « divergences ».

Passons aux comptes : pour contrôler la « sincérité » des finances publiques, quoi de plus rassurant qu’y nommer la ministre des Comptes publics en exercice ? Ces colonnes ont ainsi évoqué en février dernier comment Amélie de Montchalin a rejoint la Cour des comptes pour auditer, toute honte bue, ses propres budgets. On peut le dire, c’est couillu.

Le poste étant irrévocable, et l’intéressée d’une jeunesse inhabituelle pour la fonction, rien ne l’empêche d’y demeurer jusqu’à la retraite, soit, à la louche, vers 2054. L’association Anticor a bien saisi le Conseil d’État ; on lui souhaite bien du courage.

Nous étions sur les comptes, passons par la monnaie : à la Banque de France, l’ancien secrétaire général de l’Élysée Emmanuel Moulin succède opportunément à un gouverneur parti, ô coïncidence, un peu avant l’heure. Sa désignation fut « validée » par 52 voix pour et 58 contre. Oui, une majorité de parlementaires a bel et bien voté contre cette nomination, mais comme il fallait réunir les trois cinquièmes pour la bloquer, le contre-pouvoir a poliment échoué. C’est tout le génie de l’architecture : les freins existent, mais ce sont des freins de vélo sur des roues de camion.

Pour être efficace, la maîtrise des institutions doit se doubler d’une maîtrise du territoire. Cela tombe bien : le directeur de cabinet du Président, Georges-François Leclerc, vient d’être propulsé préfet de la région Île-de-France après six petits mois passés au Château.

Le monde physique est à présent bien quadrillé. Pour le monde numérique, rassurez-vous, il y a l’ARCOM.

Le régulateur a en effet dévoilé son projet stratégique 2026-2028, une trentaine de pages qui, sous le prétexte de « protéger les Français » dont on parle régulièrement dans ces colonnes, déploient une panoplie assez complète : vérification d’âge généralisée (car vérifier qu’un mineur n’accède pas à un service suppose – c’est pratique ! – de vérifier tout le monde), lutte contre les « dynamiques haineuses diffuses » (notion introuvable dans le code pénal, donc extensible à volonté), encadrement des contenus présentant un « risque systémique » pour la santé publique, et un soupçon appuyé contre les VPN.

Mécanisme élégant puisque l’ARCOM ne censure rien officiellement et se contente d’agiter, au-dessus des plateformes, la menace d’amendes pouvant atteindre 6 % du chiffre d’affaires mondial si elles gèrent mal ces risques aux contours flous. En renommant ainsi la censure en autorégulation, vous allez voir, cela va très bien se passer.

Tout ceci est bel et bon, et les personnes judicieuses aux postes pratiques, c’est malin mais il faut encore les bonnes lois pour saisir les bonnes occasions !

C’est ici qu’intervient, discrètement nichée dans la révision de la loi de programmation militaire, la création d’un « état d’alerte de sécurité nationale ».

Le texte a été moelleusement adopté par 440 voix contre 122, et son article « vedette » autorise le gouvernement à enclencher un régime d’exception par simple décret en Conseil des ministres, en cas de « menace grave et actuelle », le Parlement n’étant convié que pour la prolongation et histoire de ne pas faire trop dictatorial sur le papier.

Le Conseil d’État a sobrement constaté qu’on créait là un nouveau régime juridique d’application exceptionnelle mais comme la ministre des Armées, elle, a juré qu’« on ne touche pas aux libertés individuelles », franchement, relâchez vos sphincters et oubliez ces pénibles occurrences où l’on avait assuré qu’on n’imposerait jamais de passe sanitaire pour aller au restaurant, n’est-ce pas.

Cependant, on s’interroge : pourquoi tant de zèle chez un homme censé partir ?

Peut-être parce que 2027 lui est constitutionnellement fermé, tandis que 2032 demeure, lui, grand ouvert ?

En tout cas, à 48 ans en 2027, Macron est encore jeune, d’où ce scénario d’un « Medvedev à la française », un « quinquennat-tampon » confié à un dauphin docile ou un factotum en carton (Glucksmann, Attal ou Philippe sont véritablement taillé dans la bonne matière), avant le retour triomphal du propriétaire. Après tout, Macron peut bien vomir officiellement Vladimir Poutine tout en récupérant ses meilleurs trucs et astuces, non ?

On objectera, et non sans raison, que Chirac, Sarkozy et Hollande avaient eux aussi casé leurs amis, que c’est un « grand classique », et que le Président jure nommer moins que ses prédécesseurs (chiffre, comme par hasard, invérifiable). Soit. Mais l’accumulation laisse plus que perplexe : justice, comptes, monnaie, préfecture, audiovisuel, régime d’exception, le tout proprement empilé en quelques mois avec une frénésie difficile à cacher.

En substance, Emmanuel Macron bâtit une forteresse et place ses pions exactement là où ils lui seront indispensables : d’un côté pour verrouiller l’accès à son bilan et décourager toute curiosité fâcheuse sur ce qu’il aura fait à la tête de l’État ; de l’autre pour se ménager, le moment venu, un chemin de retour soigneusement déneigé.

Demeure alors l’ultime question, et c’est la plus désespérante : qui, dans ce paysage, pour s’y opposer ? Le RN s’abstient au bon moment, la gauche s’égosille mais reste minoritaire, la droite se divise, le Sénat valide, et le système se referme proprement sur lui-même.

Qui, donc ? Personne, visiblement.

Ce pays est foutu.

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Commentaires35

  1. Aristarkke

    Historiquement, aucune forteresse n’est imprenable ! C’est juste une question de temps la plupart du temps…

  2. Aristarkke

    Massada, par exemple, se présentait comme inexpugnable et forte, car notamment alimentée en eau par une source sourdant dans son périmètre. Les Romains ont comblé une des vallées protectrices pour créer un chemin d’accès et la suite est connue …

  3. Steph

    Même s’il vise 2032, le pays tiendra-t-il jusque là ? Si je crois ce que le patron décrit régulièrement dans ses colonnes, la crise financière risque d’arriver avant, laissant alors place à une grande incertitude sur l’après et les gouvernants d’avant, ceux qui seront mis sur le devant comme responsable.

    1. Capella

      Avec 3500 milliards de dette et certainement le double en reel, la crise est déjà arrivée. Lillusion est simplement que les fous qui ont pris les commandes du navire en perdition se gavent à la table du capitaine, mais le navire est bel et bjen entrain de couler, ne vous y trompez pas.
      Chaque jour montre l’enfoncement, certain samedi, juste un peu plus.

      1. Steph

        Je suis d’accord et ce n’est pas ici qu’il faut dire ça. Je doute qu’il y ait beaucoup de contradicteurs.

        Par contre, pour monsieur et madame tout le monde, la crise n’est qu’une invention. Tout va pour le mieux dans notre beau et grand pays.

        1. Blondin

          On peut aussi discerner un autre plan que celui du Patron.
          Le RN arrive au pouvoir.
          Il se prend une crise d’ampleur biblique en pleine figure – la poussière accumulée sous le tapis ressort d’un coup.
          Comme ses dirigeants sont des tanches, ça se passe mal.
          D’autant plus mal que LFI et consorts enchaînent manifs sur insurrections.
          Le fait que Macron ait verrouillé les postes clefs permet d’amplifier le blocage.
          Explosion des faillites, du chômage, intervention du FMI, etc.
          Macron revient et passe pour un sauveur.

          1. Steph

            Ne jamais sous estimer l’adversaire je rappelle (même si le RN n’en est pas un)

            Comme dit le Major, avec courtoisie, je me permets de mettre en avant que les maires RN ont été réélus facilement. Ceci signifierait il que les membres de ce parti ne sont pas des tanches ? Laissons leur le bénéfice du doute.

            Et bien que Hannibal dirait le contraire, rarement un plan prévu à l’avance se déroule normalement.

          2. MadeInCH

            Et c’est le RN qui se retrouve médiatiquement responsable de tout.
            C’est une théorie que j’avais déjà évoquée: L’élastique va casser, et ceux qu ont de l’influence peuvent soit prolonger un peu soit provoquer la cassure.
            Idéalement on met en place quelqu’un qu’on aime pas juste avant que ça casse, ou que la cassure soit provoquée (en enlevant simplement les supports qui empêchaient que ça casse)

            1. Steph

              Il faut tout prévoir et surtout l’imprévisible. Si le RN se sort alors du bourbier par le haut, échec et mat pour les autres. Pas sûr qu’ils aient envisagé cette hypothèse.

              1. Gerldam

                Pour cela, il faudrait qu’il fasse un revirement à 180° sur pesque tous les sujets.
                Je ne parierais pas un kopek dessus.

        2. Capella

          Bah, je ne suis pas inquiète pour le « bon peuple » pour qui la crise n’est qu’une invention ». Ceux-ci ont toujours subit l’histoire de plein fouet. On m’a raconté 1939 en Lorraine, la veille la famille (nombre de militaires) sabrait le champagne en se donnant rendez-vous à Berlin. 2 jours plus tard au matin, mon père était tiré du lit, ses parents bouclant les valises !
          C’était mon propos initial, il n’y a pas 2 états, le pays « tient ou ne tient pas. C’est analogique même si on peut constater des soubresauts sporadiques. Et ça ne change rien pour nos crapules, quelque soit l’état du pays, s’ils peuvent avoir le pouvoir ils en profiteront.
          Ceux de ce blog ont compris depuis longtemps la situation et certainement aussi où ça nous conduit, for sure

    2. Deres

      Crise ou pas crise, la cantine sera toujours bonne à l’Elysée, Matignon et dans les autres palais de la République. Ce sont les derniers servis qui se sert la ceinture, pas les premiers de la liste qui organisent la distribution.

  4. Aristarkke

    Tout le monde a bien remarqué qu’il n’a pas honoré l’habituelle annonce de la date de la future élection présidentielle ? Superstition, oubli ou autre intention, par exemple de jouer la moule accrochée par son byssus ?

    1. Steph

      Il est d’usage d’annoncer la date de l’élection au moins un an avant celle-ci.
      Il a été élu, de mémoire, le 14 mai.

      Il est encore dans le mois de l’oubli, mais ça va venir. 😉

    2. Calvin

      Il doit penser qu’il y a un souci avec la date d’investiture du prochain président (traditionnellementble samedi qui suit) qui risque de tomber le 1er mai ou le 8 mai…

      Mais peut-être que Macron se dit que si on oublie de convoquer les français pour l’élection, il peut rester…
      Sur un malentendu…

      Après tout, il a bien été élu sur un malentendu.

  5. Blondin

    L’argument – ressorti habilement par les chroniqueurs politiques – « les prédécesseurs ont fait pareil » est particulièrement foireux.
    D’abord ce n’est pas tout à fait vrai. Tout à sa politique d’ouverture Sarkozy avait nommé un homme de gauche, Didier Migault, à la tête de la Cour des Comptes.
    Ensuite, parce que c’est un argument qui pourrait servir à justifier n’importe quoi (torture, spoliation, détournement d’argent…).
    Enfin parce que si un E. Moulin a les qualifications nécessaires pour son poste, ce n’est absolument pas le cas de Ferrand (et comme dit au point précédent, les cas Juppé ou Fabius ne sont pas une excuse. Et ce d’autant plus qu’il n’a échappé à une condamnation que parce qu’il y avait prescription, pas parce qu’il était innocent.

    1. Theo31

      Le petit français au sang mêlé avait ramené dans le gouvernement fion hirsch et kouchner. Ce socialiste honteux pensait obtenir son brevet de compatibilité avec la gauche.

      1. MadeInCH

        Combiens aux postes à responsabilités ne sont pas sang-màlée?
        C’est quel premier ministre qui expliquant qu’il mettrait toujours les intérêts du pays d’origine de sa femme avant tout?

  6. MadeInCH

    Tout ces braves gens, sont-ils fidèle au banquier raté? Ou à ceux qui l’ont mis en place et ou à l’idéologie/plan qui tourne en background?

  7. Simon

     » Demeure alors l’ultime question, et c’est la plus désespérante : qui, dans ce paysage, pour s’y opposer ?  »
    La faucheuse selon les Simpsons 😉
    https:/ /ibb.co/CfcLtQL

    1. Gerldam

      Réponse simple: personne.
      Réponse plus précise: toute personne capable de copier Milei et sabrer tous ces jean-foutres à la hache ou à la tronçonneuse ne recueilleraient que 2 à 4 des voix, tant depuis 50 ans, l’EdNat a fait son devoir: fabriquer des crétins.

  8. du

    Ultime question que je formulerais :  » Qui pour s’opposer à qui ?  » . Autrement dit , qui est Foutriquet , qui représente-t-il , qui fait partie du club ?

  9. CPB33

    En France, si t’en fais trop, t’es récompensé….
    policeetrealites.com/2026/06/03/haute-vienne-licencie-pour-avoir-depose-des-eleves-pres-de-chez-eux-le-chauffeur-de-car-damien-tabard-deboute-aux-prudhommes/

  10. Calvin

    Je pense que Macron doit être le premier président à ne pas avoir préparé les 3 enveloppes…
    h16free.com/2012/09/10/17021-francois-et-les-trois-enveloppes.

  11. Calvin

    Pour Ferrand, h16 est injuste.
    L’auteur du blog oublie qu’il a montré ses capacités éthiques aux Mutuelles de Bretagne.
    Ce n’est pas rien.
    C’est un homme intègre.
    Il pourrait même être Maréchal, Ferrand.

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