En France, Internet fut libre un jour

Les plus jeunes pourront en douter, mais c’est pourtant vrai : jadis, en France, Internet fut libre. Puis le turbolibéral Sarkozy prit le pouvoir. Et comme tous les turbolibéraux épris de liberté, il a enfermé Internet dans plein de petites boîtes, plein de petits concepts, plein de petites prisons légales. Et pour que ça ne se voie pas trop, il a baptisé ça « l’internet civilisé« .

Tout est parti d’une nouvelle déconfiture cuisante.

Entendons-nous bien : ce sont essentiellement les premiers camouflets qui font mal. Passé un certain nombre, et une certaine régularité, l’administration d’une paire de baffe supplémentaire ne provoque plus autant d’effet sur le receveur que les toutes premières giroflées à cinq pétales. Un économiste dirait que l’utilité marginale d’une claque supplémentaire diminue.

Et Sarkozy s’en est déjà pris un certain nombre depuis son accession au pouvoir. C’est, d’un côté, la fonction même qui veut qu’on se fasse un peu tatanner de temps en temps. Et c’est aussi la performance, la prestance et la pertinence individuelles qui diminueront ou augmenteront le nombre de coups qu’on aura à supporter.

Par exemple, si l’on regarde du côté de Ségolène Royal, tout indique qu’elle continuera de se prendre des volées de bois vert : pertinence nulle, performance catastrophique, prestance lamentable … Une tête à claque incarnée. Mélenchon pourrait se qualifier, mais sa prestance naturelle diminue sa claquabilité. Le Pen aussi, mais chez cette dernière, c’est la performance générale qui lui évite la tête de peloton.

Pour en revenir à Sarkozy, la nouvelle baffe est venue de l’organisation du G8 ; il trépignait de joie à l’idée que son agenda puisse comporter un volet sur la régulation d’Internet, mais patatras, cela lui aura été refusé. On lui aura accordé l’aumône de pouvoir évoquer, dans une petite réunion informelle, en coulisse et entre deux buffets, la question sous-jacente du droit d’auteur dans un G20 dont le sujet général sera tout autre.

Moyennant quoi, Sarkozy s’est rabattu sur une version dégradée de la régulation. Et histoire que ça ne soit pas trop visible, il a rebaptisé ça « Internet Civilisé ».

Ici, on est évidemment en pleine novlangue.

Si nous avions été au début du XXème siècle, notre cocaïnomane présidentiel nous aurait proposé « une électricité policée » avec la même aisance et la même absence totale d’à-propos. Car, ne l’oublions pas, Nicolas n’est pas exactement le l33t hax0r qu’on pourrait croire ; soyons même parfaitement clair : en matière de nouvelles technologies, Chirac, 79 ans – qui était une buse myope – n’aurait rien à envier à Sarkozy, 56 ans, qui est un n00b de première bourre.

Nos élites veulent donc se lancer à l’assaut des grands espaces numériques vierges, les deux Colts 6 coups aux hanches, alors qu’ils n’y comprennent absolument rien et qu’ils n’ont jamais dépassé le stade embryonnaire de l’utilisation basique du 3615 ULLA sur un Minitel qui leur sert maintenant de référence. De même qu’il est hautement improbable que Chirac ait eu, un jour, à écrire un email, Sarkozy n’a jamais été au-delà du SMS, et encore, sans jamais approcher le niveau de finesse d’un Kévin Mîquet surentraîné.

censorship : the worst part of it is (censored)

Et c’est donc le même Sarkozy qui nous explique qu’Internet est un véritable far-west où les méchants pédophiles font bande commune avec les nazis et les escrocs pour dévaliser les cartes bancaires de jeunes éphèbes en les bombardant d’images antisémites. Cela dit, avec la pauvreté de la culture qu’on lui connaît, il n’est pas étonnant qu’il s’imagine encore la conquête de l’Ouest au travers des représentations colorées des westerns spaghettis des années 70. La réalité ne lui est déjà plus accessible.

Et « civilisé », très concrètement, ça veut dire quoi ? Outre le blocage de sites comme Wikileaks, cela veut dire, comme d’habitude, mettre en place des contrôles sur un moyen de communication. Dans le marigot intellectuel putride qui constitue la carte d’un territoire incompréhensible pour lui, il confond systématiquement le contenu (les informations) avec le médium et les individus qui utilisent ce médium. On se souviendra, ému, des tirades de l’amibe Lefebvre, déclarant qu’Internet était le nid des psychopathes, des violeurs, des racistes et des voleurs, et demandant combien il faudra de jeunes filles violées pour que les autorités réagissent, dans la plus exacte reproduction d’un cheminement intellectuel pourri ou toutes les notions se mélangent (« Maman, j’m’a fait violée par l’interweb« ).

Le fond du problème est pourtant simple : internet joue exactement le même rôle que la Poste ou le Téléphone. Mais ces deux derniers médiums ont plusieurs avantages majeurs sur Internet : ils sont monopolisables, ils sont lents, ils sont simples à comprendre.

Or, monopoliser Internet, c’est installer la même infrastructure qu’en Chine, en Corée du Nord ou dans d’autres pays à la liberté d’expression vacillante : c’est habituellement mal vu par les opinions publiques.

En outre, là où le courrier et le téléphone sont de nature bilatérale (un émetteur et un récepteur exactement), Internet permet le broadcasting immédiat (un émetteur et des millions de récepteurs qui peuvent, eux-même, ré-émettre aussi vite). Interférer, même pour des raisons de sécurité, ralentit tout l’ensemble de l’infrastructure, au détriment des activités … qui rapportent des taxes à l’état, ou des voix au politiciens.

Enfin, tant le courrier que le téléphone sont des moyens technologiques d’utilisation simple et assimilés par toute la population sans difficulté. Internet, par contraste, offre une telle palette de possibilité et de spécialisation que nos politiciens sont très vite complètement dépassés, mélangent tout et racontent n’importe quoi.

Mais surtout, ces trois facteurs combinés font qu’Internet est un moyen concret pour les citoyens de se passer des politiciens ; au fur et à mesure que l’information est de plus en plus facilement accessible, on se rend compte que le politicien n’est qu’une mouche du coche.

On comprend très bien pourquoi un tel médium le terrorise : c’est, in fine, la fin de son mandat qu’il signe s’il laisse à Internet tout l’espace pour s’épanouir.

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Commentaires30

  1. ME

    Que ces big brothers viennent sniffer sur notre toile pourquoi pas, si en échange nous pouvons allez ouvrir tout leurs dossiers « Top Secret »…

  2. Flak

    aujourd’hui il fait -22 ici, -30 avec le vent 🙂
    et j’ai un nouveau clavier je vais pouvoir commenter de nouveau…l’autre j’ai renverse du cafe dedans.

  3. Chris

    Excellente la dernière phrase en « grassetto « …je préconise imédiatement des référendums via Internet …en commençant pas la célébration de Céline …

  4. Blondin

    « …embryonnaire de l’utilisation basique du 3615 ULLA sur un Minitel qui le sert maintenant de référence… »

    Lettres manquantes.

  5. nordyck

    Excellent billet. Comme d’habitude,si je puis me permettre !

    Et puis par un dimanche pluvieux et froid , on ne boude pas le plaisir de vous lire . Même si les nouvelles sont toujours consternantes. Mais qu’attendre d’autre avec les buses qui nous gouvernent(ou aimeraient bien !)…

    Au passage,il me semble qu’il manque un ami de la liberté,ce soir,non?

    Allons, bonne soirée et merci .

  6. adnstep

    Au chapitre des Epic Fail, on pourra noter que les ventes de musique ont baissé au deuxième semestre 2010.

    par ailleurs, le figaro nous annonce que 49% des internautes téléchargent « illégalement ». Et donc que 51% sont des menteurs.

  7. Philippe Sandron

    « voie pas trop ». C’est le « t » qui se voit trop. Il faudrait qu’il se voie moins. Pardon d’insister mais avec un autre verbe, genre faire, son subjonctif permetttait aussi que cela fasse plus joli…

  8. Marine

    Le problème qu’internet pose aux pouvoirs publics, c’est aussi qu’on ne peut pas punir ce qui se passe sur internet comme on punit ce qui se passe en dehors d’internet. C’est le fameux problème du contenu illicite posté sur un hébergeur qui n’était pas tellement au courant. En fait, normalement, si on n’appliquait pas des lois spéciales, le simple hébergement de contenu illicite serait fautif (conséquences pas top cool, donc).
    Du coup une loi en 2004 donne une immunité partielle aux hébergeurs : tant qu’on ne prouve pas qu’ils avaient connaissance du contenu en question ET qu’on ne leur a pas adressé une mise en demeure de faire cesser le contenu illicite, ils sont pénards.
    Le problème que soulèvent certains juristes, c’est qu’on en arrive du coup à tolérer très largement des choses sur internet qu’on sanctionnerait dans la vie réelle, si j’ose dire.
    C’est aussi pour ça que les politiciens réfléchissent à civiliser internet, comme ils disent, et pas que pour la censure. Enfin j’espère ?

      1. Marine

        Le harcèlement, la calomnie, sont plus difficiles à réprimer sur internet que dans la vie réelle. Je me souviens d’une histoire où une petite de onze ans avait été placée sous surveillance judiciaire à cause d’un harcèlement né sur un célèbre forum (4chan.org). Les coupables étant extrêmement nombreux et situés dans plusieurs pays, la famille de la petite a vite été dépassée. Internet permet ce genre de comportements (une vidéo d’une enfant fait le buzz et on se moque, puis on la harcèle) alors que sans internet, c’est inimaginable, et beaucoup plus facilement répressible.
        Une lycéenne que je connais s’est fait « voler » son mot de passe msn par un camarade, et le pirate a eu accès à plusieurs photos de vacances qui trainaient dans sa boîte mail. On n’imagine pas, dans la vie réelle, un quidam voler impunément à une connaissance le contenu de sa boîte aux lettres pour pouvoir éplucher les correspondances personnelles.

        A mon avis, la solution n’est pas non plus dans une multiplication des lois sur le sujet, surtout qu’effectivement, il y a le danger de la censure (et je suis plutôt adepte d’une liberté d’expression quasi-absolue). Mais il faut bien reconnaître qu’internet pose des problèmes aux juristes, et qu’on n’a pas encore trouvé une solution efficace.

        1. Pour la calomnie, il y a déjà toutes les lois suffisantes. Pour le harcèlement, tous les exemples que vous citez montrent que des gens qui font n’importe quoi n’importe comment obtiennent un retour de flamme en conséquence, ce qui est, malgré tout ce qu’on peut en dire, une excellente leçon de vie : non, une gamine n’a pas à être laissée libre sur internet (sur 4chan, de surcroît). Oui, on doit faire attention à ses mots de passe et ne pas choisir « 123456 ». Et si on ne veut pas voir sa vie privée divulguée, on fait attention à ce qu’on met en ligne.

          Les problèmes posés aux juristes, en réalité, sont surtout de faire comprendre aux gens qu’internet, c’est justement comme la vie réelle : il y a des règles, et il faut les connaître avant de se lancer. Enfin, pour quelques cas de harcèlement, combien de cas où, comme vous le notez, la loi sera utilisée pour contrer la liberté d’expression ?

          Le souci, avec l’état, c’est qu’on lui donne un ongle, et il repart avec le bras et l’omoplate.

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