Il était une fois, dans le Royaume de France, une forêt immense et sombre où les villageois avaient pris la fâcheuse habitude d’aller dire ce qu’ils pensaient. Personne ne les y avait autorisés. Pire : personne ne pouvait les en empêcher.
Fâcheux.
Au Château, on s’inquiéta. Oh, pas de ce qui se disait, bien sûr – le Royaume est libre et l’on y professe la liberté d’expression avec une ferveur qui tire la larme – mais plutôt de la manière dont cela se disait, c’est-à-dire sans modération, sans hiérarchie, et surtout sans ceux du Château.
Il fallait un conte. On en fit un.
Premier acte : Gouvernemaman prépara le panier
Gouvernemaman, qui vous veut du bien et qui compte bien vous le faire savoir, prit donc les choses en main. Le 21 juillet 2026, le Parlement adoptait définitivement la proposition de loi Miller interdisant les réseaux sociaux aux moins de quinze ans, plaçant le Royaume De France comme premier pays d’Europe à se lancer dans cette noble quête avec application au 1er septembre pour les nouveaux comptes et au 1er janvier 2027 pour les anciens.
On applaudit. On se félicita. On protégeait les enfants, ce qui reste l’argument le plus difficile à contredire jamais mis au point par l’espèce humaine, et les députés le savaient parfaitement.
Puis on ouvrit le panier. Zut, il était vide : pas de méthode de vérification de l’âge, pas de sanction sérieuse, pas de dispositif d’exécution.
Voilà un bien étrange texte qui interdit sans dire comment, qui punit sans dire qui, et qui entre en vigueur sans que personne ne sache au juste ce qui entre en vigueur. La Quadrature du Net nota poliment que la loi demeurait floue sur son application, ce qui était une manière très diplomatique de dire qu’il n’y avait rien dedans. Xavier Niel, moins diplomate, parla d’une mesure totalement débile.
Néanmoins, pas démonté pour deux sous, le Petit Chaperon Rouge partit chez sa grand-mère avec une galette imaginaire et un pot de beurre conceptuel.
Deuxième acte : le royaume voisin avait déjà lu la fin
Le hasard voulait qu’un autre royaume ait tenté l’aventure avant le Royaume de France. L’Australie avait ainsi interdit ses réseaux sociaux aux moins de seize ans le 10 décembre 2025 et 4.750.000 comptes avaient été supprimés dans la foulée, chiffre d’ailleurs brandi comme un trophée de chasse.
Las.
Trois mois plus tard, une étude publiée dans le BMJ constatait que plus de 85 % des adolescents concernés fréquentaient toujours les plateformes, les chenapans, et dans leur majorité, depuis leur propre compte, les gredins. Le fameux contournement massif par VPN n’occupait que 3% d’entre eux et les autres n’en eurent pas eu besoin : ils se contentèrent de déclarer qu’ils avaient seize ans, et on les crut. Seulement 5% des 12-13 ans montrèrent un sauf-conduit d’identité, pendant que les autres envoyèrent un selfie (ou rien du tout).
Le loup australien fut vaincu par un formulaire mais ce formulaire fut vaincu par des enfants menteurs.
Et que fit l’Australie devant ce résultat ? Elle abrogea, penaude, en s’excusant du dérangement ?
Que nenni.
Elle porta l’amende maximale à 99 millions de dollars australiens et élargit les pouvoirs de son régulateur.
Troisième acte : la découverte du loup intérieur
Pendant que Gouvernemaman s’occupait des petits enfants, on découvrit aussi que la forêt grouillait de loups : des loups russes, d’abord, ce qui est devenu une catégorie administrative. Des loups chinois ensuite, par souci d’équilibre géographique.
Et puis, le 9 juillet 2026, trois sénateurs (Laurent Lafon pour le centre, Agnès Evren pour la droite, Sylvie Robert pour la gauche, soit l’intégralité du spectre officiellement autorisé) annoncèrent la découverte d’une espèce parfaitement inédite : le loup intérieur.
Ce loup intérieur pouvait être un villageois qui relaie, volontairement ou non, un élément de désinformation d’origine étrangère. Notez, manants, ce « volontairement ou non » : voilà belle trouvaille ! Ainsi, vous n’aviez pas besoin d’être un loup pour être traité comme tel et il suffisait d’être d’accord avec un loup, ou de le paraître vaguement, ou, plus insidieusement, de poser une question qu’un loup aurait pu poser.
Quatrième acte : on organisa une battue
Restait à équiper les bûcherons.
Le rapport sénatorial proposa alors un observatoire indépendant de la désinformation, et, pour les cas sérieux, une solide et ferme commission de censure indépendante présidée par un membre du Conseil d’État qui déciderait de ce qui circulerait et de ce qui ne circulerait pas.
Avec un certain toupet, le terme de shadowban d’État fut même employé. À tort, évidemment ! Tout le monde savait qu’un shadowban est une pratique privée et opaque, alors qu’ici tout serait public, transparent et présidé par un haut fonctionnaire.
Vous voyez bien que ce n’est pas pareil !
Le lendemain, le Conseil des ministres présenta un projet de loi contre les ingérences étrangères portant à trois ans de geôle et 45 000 écus d’amende la diffusion de fausses nouvelles en contexte électoral. Oui, trois ans d’oubliettes pour une publication, le peuple apprécia à sa juste valeur la parfaite sérénité du calendrier, à quelques mois d’une présidentielle.
Cinquième acte : il y a quelqu’un dans le lit
Il subsistait un angle mort.
Les enfants ne vivaient pas dans la forêt mais dans des maisons. Or, dans les maisons il y avait des parents (dispositif notoirement non homologué). Aurore Bergé, ministricule indispensable, régla bien vite la difficulté d’une phrase, prononcée sans trembler : « Ce qui se passe à l’intérieur des maisons regarde l’État ».
Voilà, le loup était dans le lit, portait le bonnet de Gouvernemaman et vous expliquait, avec une douceur infinie, que tout ceci était pour votre bien.
« Gouvernemaman, que vous avez de grands yeux !
_ C’est pour mieux observer la désinformation, mon enfant, depuis un observatoire indépendant !
_ Gouvernemaman, que vous avez de grandes oreilles !
_ C’est pour mieux entendre ce qui se dit à l’intérieur des maisons, mon enfant !
_ Gouvernemaman, que vous avez de grandes dents !
_ heu… »
Et c’est précisément ici que le conte s’interrompit.
Parce que des dents, il n’y en avait pas. Ou disons pas encore : la loi Miller n’a ni griffes ni crocs, et c’est exactement ce qu’on lui demande.
Car l’objet n’a jamais été d’empêcher un collégien d’ouvrir Instagram. Les Australiens en ont administré la démonstration en trois mois, et personne au Palais-Bourbon ne l’ignore.
Non, décidément, l’objet est d’installer une idée, une seule, et de l’installer avant 2027 : qu’un âge peut être vérifié, donc qu’une identité peut être exigée. Qu’une parole peut être classée en désinformation par une autorité qui ne dit pas son nom. Qu’un enfant, un étranger et un dissident, vus depuis le Conseil d’État, présentent d’utiles ressemblances.
La loi sans dents d’aujourd’hui est le précédent juridique de demain. On ne vote pas un texte, on vote une habitude. Et une habitude, cela ne s’abroge jamais : cela se durcit, éventuellement à 99 millions de dollars l’unité.
Il était une fois un Royaume si terrifié par les loups qu’il enferma ses enfants dans la maison de Gouvernemaman et posta un bûcheron devant la porte pour noter ce qu’ils disaient. Dans la forêt, les loups couraient toujours, parfaitement indifférents et absolument hors d’atteinte. Ce n’était pas eux qu’on avait mis en cage.
À la réflexion, ce n’était pas eux qu’on visait.





La méthode du Petit Poucet pour ne pas se perdre ne peut plus fonctionner ?
Pour ça il faut avoir de la caillasse. Ca devient rare.
« On protègeAit les enfants »
Les protéger des coquilles typographiques est aussi un noble but…
Voilà ce que c’est de ne pas faire le billet intégralement à coup de ChatGPT : on laisse des fautes de frappe.
« La liberté d’expression est garantie ici, mais je ne peux pas garantir la liberté après l’expression. » Idi Amin Dada.
Ce grand méchant loup angolais jetait tout opposant, les poings liés, dans le lac Victoria. On lui laisse les pieds libres pour faire durer le spectacle. Amin Dada observe de loin le prisonnier se faire dévorer par « ses amis »… les crocodiles. Ah ! Les cro, cro, cro (bis), les crocodiles !
La médiocratie française dans toute sa splendeur. Après avoir substitué fiscalité à fraternité dans sa devise, elle s’attaque désormais ouvertement à liberté.
Devise violée en long large et travers dès le jour 0 de la république.
Ce régime est nativement pourri.
La loi de Brandolini va pouvoir exploser d’exemples, vu que l’asymétrie deviendra un gouffre.
PS : un conte bien écrit et trop réaliste, malheureusement
La parenthese ouverte à l’époque Sarkozy se referme.