Il faisait beau, ce jeudi soir de juillet, à Aix-en-Provence. Sous les platanes des Rencontres économiques, entre deux coupes et trois panels sur l’intelligence artificielle, le gratin du CAC 40 côtoyait les présidentiables en pleine séance d’échauffement. Pourtant, dans ce décor charmant, le Premier ministre a choisi de sonner l’alerte « avec gravité », expliquant qu’il fallait éviter de « mettre le pays complètement dans le ravin ».
Alerte, ravin, voilà du vocabulaire officiel bien inquiétant pour celui qui, il y a peu, célébrait encore le sérieux budgétaire retrouvé et la trajectoire maîtrisée. Est-ce un signe ?
Peut-être. Après, tout, pour mesurer les tremblements de terre, les géologues disposent de sismographes ; pour mesurer la panique qui s’installe dans les étages feutrés de l’État français, le vocabulaire officiel suffit amplement, surtout lorsqu’il passe de « trajectoire », de « sérieux budgétaire » et de « redressement des comptes publics » à « efforts nécessaires », « décisions courageuses » voire lorsqu’en l’espace de dix jours, la Cour des comptes, le ministre des Comptes publics et le Premier ministre dégainent successivement « tous les signaux sont au rouge », « baril de poudre » et ce « ravin » qui indiquent que l’aiguille du sismographe vient de sortir du papier.
On s’en rappelle : le 25 juin dernier, la Cour des comptes présentait son rapport annuel sur les finances publiques ouvert d’une formule limpide : « On peut dire que tous les signaux sont au rouge ». David Amiel, le ministre des Comptes publics, loin de minimiser comme le voudrait la tradition, surenchérissait trois jours plus tard : « La Cour des comptes a 100 fois raison. On est assis sur un baril de poudre ». Et enfin, ce 2 juillet à Aix, Lecornu complétait le triptyque avec son alerte, sa gravité et son ravin.
Trois institutions, dix jours, mais un seul champ lexical, celui de l’explosion imminente…
Notons l’inversion remarquable : là où, d’ordinaire, la Cour alarme et le gouvernement relativise (division du travail habituelle depuis quarante ans), cette fois-ci, le gouvernement en rajoute sur son propre censeur et ne cherche plus à rassurer qui que ce soit.
Tout se déroule comme s’il prépare l’opinion soit à des mesures douloureuses, soit à un accident, soit aux deux.
Il est vrai que les chiffres derrière les mots justifient quelques sueurs froides : la dette publique atteignait 117,5 % du PIB fin mars, ce qui fait de la France le seul pays de la zone euro dont l’endettement dépasse désormais son pic de la crise sanitaire. La Cour prévoit 3 620 milliards d’euros fin 2026, soit 160 milliards de plus en un an, et une charge d’intérêts de 77,4 milliards d’euros cette année, en route vers 100 milliards en 2029. Le ministre l’a d’ailleurs reconnu : la charge de la dette est devenue le premier poste de l’État, devant l’éducation nationale et la défense.
En somme, le premier ministère de France est désormais celui des créanciers, ce qui impose quelques contraintes à l’organigramme du pouvoir. Ah, et puis concernant la « bonne surprise » du déficit 2025 à 5,1 % (seulement !), la Cour précise aimablement qu’elle est due exclusivement à des hausses d’impôts et de cotisations, les économies ayant été « une nouvelle fois repoussées ».
Le redressement, c’est vous.
Quant à l’édifice budgétaire 2026, il repose sur des hypothèses déjà décédées : le budget tablait sur 0,9 % de croissance quand la Banque de France vient de raboter sa prévision à 0,5 %. Et pour 2027, c’est encore mieux : selon L’Opinion, une note confidentielle du Trésor anticiperait un déficit remontant à 6,2 % du PIB, pire que la prévision de la Commission européenne.
Il faut se résoudre à l’évidence : pendant qu’on vous parle doctement de « cap maintenu » au micro, on écrit en interne que le déficit va repartir à la hausse l’année de l’élection. Bercy a d’ailleurs missionné en urgence quatre économistes indépendants pour évaluer les risques de 2027, initiative présentée comme inédite, dans une sorte d’autopsie préventive à un patient qu’on présente officiellement comme en santé correcte (ou quasiment).
Face à ce tableau, l’action gouvernementale force l’admiration par sa proportionnalité : un gentil comité d’alerte en avril qui a accouché de 6 milliards d’économies de précaution, un second encore plus croquignolet, le 7 juillet, dont on attend 6 milliards supplémentaires.
12 petits milliards de rabot face à un déficit de l’État de 135 milliards, c’est… Sympathique. Le vocabulaire est celui de Pompéi, l’action est celle d’un syndic de copropriété.
Le Premier ministre a du reste vendu la mèche à Aix en expliquant qu’il valait mieux un budget de compromis « et des candidats qui vous diront votez pour moi, on vous le corrigera en mai », ce qui, concrètement, signifie que le budget 2027 sera un texte de figuration, la vraie décision attendra le prochain locataire de l’Élysée. Les agences de notation l’ont parfaitement compris, qui maintiennent la note française en attendant l’automne et la clarification du débat. Autrement dit, le calme actuel des marchés ressemble plus à une suspension d’audience qu’à une disculpation.
Pendant ce temps, le compteur tourne : 174 milliards d’obligations empruntées jadis à 1,2 % arrivent à échéance cette année et se refinancent autour de 3,5 %.
Le plus intéressant est qu’au-delà des gesticulations et des mots chuchotés en coulisse, les Français semblent avoir compris ce qui se trame vraiment : la TVA recule, la consommation cale, et le taux d’épargne des ménages campe autour de 18,5 % du revenu disponible, pendant que Foncia décrit un marché immobilier jamais vu en 54 ans d’existence et que les clients expliquent au premier administrateur de biens du pays qu’ils n’ont plus confiance. En somme, les ménages remplissent la cave avant l’orage.
Le sismographe le plus fiable du pays n’est ni rue Cambon ni à Bercy, mais on peut le lire sur les livrets d’épargne des Français.
La Cour parle de rouge, le ministre de poudre, le Premier ministre de ravin, le Trésor écrirait 6,2 % dans ses notes confidentielles, et la réponse officielle consiste en deux comités d’alerte et un budget de figuration en attendant que les électeurs veuillent bien trancher en mai 2027.
Depuis des années, ce blog s’échine à documenter l’état réel des comptes publics sous les ricanements de ceux qui y voyaient du catastrophisme. Ce travail devient heureusement superflu : le sommet de l’État s’en charge désormais lui-même, avec un vocabulaire qu’on ne lisait guère qu’ici.
Est-il besoin de conclure ?






Que dire de vraiment nouveau devant le désastre de la gestion économique du pays ?
Un sujet supplémentaire de mécontentement ?
La pénible comédie de l’élaboration du budget 2026 qui va reprendre à l’automne pour celui de 2027 avec en prime, l’élection présidentielle de l’année prochaine qui calmera (peut-être) les ardeurs taxatoires des impétrants, va encore être un véritable navet que nous paierons par tous les bouts, comme d’hab’…
CPEF
Le premier lien (orange actu) est cassé.
C’est réparé (le problème est côté Orange 🙁 )
« mettre le pays complètement dans le ravin »
Ayant connu la physique old school et ses lois impossibles à contourner sans gros ennuis à suivre cette audace, je me demande ce qui peut constituer un pays incomplètement dans le ravin ? Une situation quantique ?
C’est qu’il n’a pas encore touché le fond … Nos bons créanciers se payeront sur la bête , bonjour l’hiver sans laine
A Aix, d’habitude, nous avons plutôt droit à des homélies magnifiant tout le saint frusquin de l’économie à la mode soce…
On comprend que ce type de propos a secouer ce Landerneau peuplé d’illuminati…
« l’action est celle d’un syndic de copropriété. »
Pas compris cette (perfide ?) allusion ? Ce type de gestionnaire est pieds et poings liés par les décisions des assemblées générales et ne pourrait se permettre d’enfiler cinquante exercices déficitaires sans se faire vertement rappeler à l’ordre voire retourner à cultiver son jardin. Quand vos dépenses dérapent lourdement et même pas toujours à ce point, il vaut mieux avoir les réponses prêtes pour justifier que vous n’en pouvez, genre augmentation des prix du combustible de chauffage ou des fluides… Des conseils syndicaux apres à la dépense sont bien plus légion que vous ne semblez l’imaginer…
« Pas compris cette (perfide ?) allusion ? »
aucune allusion – pour celles-ci, je me contente de glisser un Doblo ou deux dans le texte.
Nos créanciers avec les agences de notation continuent à nous prêter , ils semblent voir un avantage à nous enfoncer
Allons Ari, il n’y pas là d’allusion perfide, c’est juste pour illustrer la modestie des moyens mis oeuvre pour faire face à l’ampleur de la catastrophe qui s’annonce. Un syndicat d’initiative, si tu préfères, pour se préparer à une violente éruption du Vésuve, c’est rassurant, non ?
Nihil novi sub sole hélas. Ce matin, le taux des OAT français ouvre à 3, 86% (investing.com/rates-bonds/france-10-year-bond-yield).
« Tout se déroule comme s’il prépare l’opinion soit à des mesures douloureuses »
Juste un petit chyprage de rien du tout…
Je suis perplexe : nos cadors en place depuis des années découvriraient-ils soudain la réalité ? je n’y crois guère, par contre, je ne peux m’empêcher de rapprocher ces déclarations de cet article :
lefigaro.fr/conjoncture/c-est-une-ennemie-politique-le-monde-patronal-decide-a-combattre-le-programme-economique-de-marine-le-pen-20260712
Le gouvernement qui n’a plus que quelques mois, et n’a pas de majorité, ne peut pas faire grand chose, et n’en a pas l’intention : nous sommes en période électorale, et il ne faut pas compliquer la tâche du successeur pressenti. Par contre, prédire l’apocalypse économique si MLP, largement en tête dans les sondages et donnée gagnante quelque soit l’opposant, et lui savonner la planche, ça j’y crois plus.
Vu que désormais, l’épouvantail MLP fasciste semble avoir perdu de son pouvoir répulsif, on en monte un autre, l’épouvantail MLP la ruine du pays, qui a toutes ses chances, vu qu’effectivement, là, c’est vrai !