Flexiprofs, nanotechs et école des fans

A en croire Rocard, qui nous annonce que « 900 000 enseignants, c’est fragile, ça ne se traite pas à la tronçonneuse, c’est plutôt de l’arboriculture », plus l’institution à réformer est grosse, plus les outils pour le faire doivent être petits. On comprend dès lors pourquoi Sarkozy est passé, sur les neuf derniers mois, de la pelleteuse à la pince à épiler. Avec le rapport Pochard, nous entrons dans le domaine merveilleux des nanotechnologies politiques, où chaque avancée d’un nanomètre est le résultat d’âpres discussions…

Le sujet, il est vrai, est à la Politique des Réformes en Fraônce ce qu’une bombe thermonucléaire est à l’explosif haute densité genre TNT. Il s’agit ici de l’un des deux bastions syndicaux du pays, avec la Sécurité Sociale, celui qui forme nos chères têtes blondes à manipuler le SMS et les arts martiaux en milieux éducatifs sensibles : l’Education Nationale.

En produisant un épais rapport (269 pages), Pochard et son groupe de mercenaires[1] de divers horizons devait fatalement s’attendre, en tentant une analyse critique du diplodocus, à des réactions fleuries et mesurées, ainsi qu’à la mise en avant par les syndicats de toute leur bonne volonté pour faire marcher le biniou, dont tout le monde s’accorde à dire qu’il ne produit plus guère que du vent.

Cela n’a évidemment pas loupé : déjà pendant les travaux, des soubresauts avaient agité la commission au point que Rocard, l’un des cowboys du groupe, avait dû faire parler la poudre avant la publication des résultats de leurs cogitations. Tout aura donc été fait pour que l’épais bébé ne soit pas immédiatement noyé dans l’eau de son bain saumâtre où tentaient pourtant de l’y enfoncer la presse, les syndicalistes et une bonne partie des profs.

Maintenant qu’il est paru, analysons rapidement son contenu, et écoutons d’une oreille attentive les hurlements d’orfraie des populations concernées. En résumé, voici ce qu’on peut y trouver :

  1. bivalence : les profs seraient amener à couvrir, progressivement, deux matières.
  2. « annualisation » du temps de travail et prise en compte des heures de préparation des cours
  3. développement de l’autonomie des établissements
  4. évaluation du corps enseignant et reconnaissance de la performance
  5. simplification du recrutement
  6. hausses de salaires, bien sûr
  7. quelques aides pour les jeunes profs

En gros, les mesures préconisées sont somme toute assez légères, et, conformément à ce que laissait supposer l’introduction de ce billet, on est en train d’infliger une solide camomille des familles à un malade de la gangrène. Rien de tel pour requinquer l’animal, dira-t-on, sourire au lèvre et pince-à-linge sur le nez pour se protéger des effluves abominables que la bête refoule dans ses derniers spasmes.

Et on ne peut pas s’y tromper : les beuglements à 120 décibels des syndicats sur certaines propositions, notamment les trois premières, ne laissent aucun doute sur la justesse de l’idée de départ.

Ainsi, la bivalence, qui fonctionne très bien dans à peu près tous les autres pays européens, est rigoureusement impossible à mettre en place en Fraônce parce que … parce que … Et là, je suis bien embêté, parce que le repaire de brigands SNES-FSU ne semble pas donner d’arguments pour lequel cette bivalence serait l’apocalypse éducative qu’ils prophétisent à chaque communiqué de presse. On ne peut donc que supposer que les malandrins s’imaginent faussement que la bivalence a quelque chose de sale, de retors ou de moralement répréhensible. Encarté au SNES, si – égaré par folie sur ce site libéral – tu me lis, n’aie pas peur ! La bivalence n’a rien d’une pratique sexuelle honteuse. Toi aussi, tu peux enseigner deux (2) matières à tes élèves. Ce n’est pas sale et c’est possible : d’autres profs, dans d’autres pays, l’ont tenté et y sont parvenus ! Serais-tu trop mou du genou pour y arriver toi aussi ?

Le développement de l’autonomie des établissements, lui aussi, provoque la tétanie et les braillements. Pourtant, en donnant finalement un minimum de levier au directeur pour orienter son collège ou son lycée, on donne aux équipes en place un moyen de se démarquer des autres, de mettre en avant des méthodes éducatives innovantes, mieux adaptées au terreau social dans lequel l’école est implantée. C’est aussi l’occasion d’introduire un peu de concurrence entre les établissements. Et là, patatras, le mot est lâché : concurrence. Évidemment, à ce mot, les zizis des syndicats se rétrécissent d’un coup, comme baignés par une eau printanière bien fraîche lors d’un bain à Knokke-Le-Zoute. Introduire la concurrence, c’est admettre, grands dieux, qu’il pourrait y avoir des *bons* et des *mauvais* établissements. Fini l’égalitarisme, fini l’enseignement formaté aussi bien pour l’établissement en ZEP de Troufignou-Les-Rixes que pour le lycée Henry IV (eh oui : tout le monde sait bien qu’actuellement, un bachelier de l’un et l’autre établissement se valent exactement !).

Enfin, évaluer le corps enseignant, c’est admettre, là encore, qu’il pourrait exister des maîtres adulés de leurs disciples, des enseignants aux méthodes éprouvées dont la classe, tant bien que mal, sait lire et écrire à l’arrivée en 6ème, et d’autres profs, aux résultats plus … mitigés, joyeusement détestés de leurs élèves. Or, cela est impensable car, à l’image d’une école des Fans où 900.000 bambins seraient venus pousser la chansonnette pour Jules Ferry, le corps enseignant est homogène et tout le monde a 10/10 : il n’y a que des bons. On m’objectera qu’il est difficile d’évaluer les profs, que la réussite ou l’échec d’un élève dépend aussi de ce dernier, etc… Je dirai bof, dans la mesure où ces évaluations existent déjà dans le privé et dans les autres pays où le prof incompétent ne voit pas son contrat renouvelé. Diable : le privé a donc une formule magique ancestrale, gardée depuis de lustres par des trolls et des gobelins et l’Education Nationale n’est pas outillée contre les enchantements de cet ordre ! Zut.

Décidément et à la réflexion, ce rapport, franchement peu violent, déclenche une tempête à la mesure de l’immobilisme d’airain de nos chers syndicazenseignants, dont la raison d’être est, on le voit encore, de s’opposer (« Pour Rien, Contre Tout »).

La vraie question qui demeure, cependant, et au-delà des modifications cosmétiques ou légères que ce rapport propose, est de savoir pourquoi le métier d’enseignant est à ce point dévalué actuellement. Car, si l’on se rappelle un tant soit peu les années 60 ou 70, il existait bien des enseignants qui n’étaient pas payés plus qu’actuellement (moins, même), et qui pourtant étaient respectés des parents et des élèves. Pourquoi a-t-on observé un tel glissement sur ces 30 dernières années ?

On peut noter tout d’abord la plus forte politisation des écoles au fur et à mesure que les générations des années 80 sont arrivées à la place de leurs ainés. L’école, le collège et le lycée sont devenus des lieux d’expressions politiques. Dans le même temps, on a observé la montée en puissance des méthodes d’enseignements novatrices, bricolages infâmes de techniques fumoïdes visant à placer l’apprenant au cœur du système interactif d’apprentissage. Petit-à-petit, l’élève, dont le rôle consistait essentiellement à écouter et à prendre une place hiérarchique inférieure à celle du maître, est devenu un égal de ce dernier, pendant que les bases même de l’instruction étaient ballotées entre les maths modernes, la méthode de lecture globale, les ateliers poterie et pâte-à-modeler, et une croissance exponentielle des heures pour taper dans un ballon ou son voisin.

L’enseignant, devenant lentement mais sûrement un intermède pénible dans la vie de l’enfant-roi, s’est transformé en garde-chiourmes / assistant social. L’impossibilité, dans les faits, de noter les élèves à leur valeur exacte pour ne plus constituer que des appréciations molles d’un niveau flou, a poussé encore un peu plus loin le principe (déjà évoqué) de l’école des fans : tout le monde a gagné (qui le passage en 6ème, qui le brevet, qui le bac). L’enseignant est devenu alors un simple rouage servant à refiler la patate chaude au rouage suivant.

Et, force est de le constater, un petit rouage qui se charge de déplacer des patates chaudes n’a pas, dans une société, une grande valeur. Tant qu’on ne changera pas ceci, les profs se sentiront toujours mal vus. Et ils auront raison.

Le Maônde

Notes

[1] Notez bien l’ordre ; je n’ai pas dit Mercenaire et son groupe de pochards, hein.

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