Les aventures de Pouic

Vous ne connaissez pas Pouic ? Je vous le présente : c’est mon porte-monnaie. Depuis qu’il vit en France, son cuir modeste s’est nettement tanné des aventures rugueuses auxquelles il a pris part. Petit à petit, tel un aventurier aguerri, Pouic a constitué une véritable encyclopédie de son carnet de voyage.Il y a de cela bien longtemps, Pouic était un banal porte-monnaie comme on en trouve tant. Mais petit à petit, alors que son pays, en sombrant progressivement dans la social-démocrassie, a rejoint la Fédération Obtuse des Pays de l’Absurdistan (FOPA), Pouic a été confronté à tant et tant de ponctions diverses qu’il a dû, pour survivre, comprendre le système. Et encore n’y parvient-il pas tous les jours.

En se constituant un petit guide explicatif mental, il a rapidement établi une description détaillée de la faune et la flore étonnante d’Absurdistan.

Pouic est un animal de petite taille. Jamais bien gros, son corps est réglé sur une période mensuelle. Il se remplit en début de mois et se vide progressivement ; il mange goulûment de gros billets en début de période, et produit parfois des petites pièces de monnaie, qu’on appelle Intérêts, au bout d’une douzaine de périodes en général.

Dans l’écosystème de Pouic, en mangeant les gros billets, il permet à toute une quantité d’autres petits animaux comme lui de se remplir. Normalement, Pouic peut choisir comment il va faire grossir ses autres congénères ; ainsi, il peut choisir de faire grossir le porte-monnaie du boulanger ou du vendeur de voitures. Ou il peut choisir de faire des réserves, parce qu’un jour, il aura besoin de faire grossir d’un coup le porte-monnaie d’un entrepreneur dans la construction immobilière…

Mais en Absurdistan, cependant, il y a un terrible prédateur : Bersi. C’est l’énorme animal familier, le gigantesque porte-monnaie de Leviétathan, un être terrible et maléfique, aux doigts crochus et aux bras très, très, très longs et très, très, très nombreux. Bersi est un porte-monnaie qui a mal tourné. Pas parce que son maître était mauvais (il l’est, mais c’est sans lien). Non, il a mal tourné parce qu’il est génétiquement conçu pour mal tourner.

Il a un premier problème génétique qui le fait tomber très rapidement dans la boulimie. Bersi a toujours faim. Il mange toujours. De tout. Tout le temps. Et il enfle, enfle, enfle si fort qu’il est devenu énorme, babylonesque. Son appétit insatiable le fait manger à tous les rateliers. La plupart des porte-monnaies voudraient bien éviter de lui donner à manger. En effet, même ceux qui veulent les pitoyables services du Léviétathan se rendent bien compte que ça ne vaut pas toutes les croquettes que Bersi s’enfile en douce. Et pour les services rendus, Bersi, bien que s’étant déjà rempli, en redemande toujours.

Mais il a un autre défaut.

Son second problème génétique est un cancer carabiné de l’anus. Son pauvre sphincter est complètement déformé, et – pardonnez moi ces trivialités – il chie n’importe comment, n’importe quoi, n’importe où et n’importe quand.

En Absurdistan, il y a des porte-monnaies spécialement entraînés qui connaissent bien Bersi, et savent précisemment où et quand sa prochaine miction ou son délestage intestinal aura lieu. Ils peuvent alors se précipiter et choper à la volée les défécations qui les feront alors grossir sans plus guère bouger par la suite. Car Bersi a ceci d’étonnant que si personne ne sait où les nouvelles déjections auront lieu, une fois que l’une d’elle est tombée en revanche, une certaine quantité, tous les ans, retombera presque automatiquement à cet endroit initial.

Dès lors, un sous-écosystème, dit du Léviétathan, s’est mis en place sur l’écosystème normal : il y a des prédateurs de crottes de Bersi, des prédateurs de prédateurs, des Lobbytes Boursiers, qui, à la façon des insectes bousiers poussant des excréments pour faire leur nid, aident Bersi à pousser ses crottes dans la bonne direction, des Charognards Ponctionneurs, chargés de récolter les bons gros billets joufflus pour l’appétit vorace de Bersi, et qui, en échange, ont eux aussi droit à leur petite ou grosse crotte, etc…

Pouic a beaucoup vécu dans ce système, et il a même parfois usé de celui-ci. Pouic s’est vite rendu compte que Bersi était arrivé dans son état grâce à une technique dite de Corruption Réciproque : il se corrompt en mastiquant les billets, mais accepte d’en refiler une partie sous des conditions très compliquées qui amènent, lentement mais sûrement, le pauvre animal receveur à devenir un agent presque à part entière de Bersi lui-même. De même que ce sont les prisonniers entre eux qui se forment les nœuds les plus serrés aux poignets, Bersi a su mettre en place un système où chaque petit animal est, volans nolans, voué à la défense et la nutrition de Léviétathan.

Mais Pouic en a assez. Pouic est las de toujours trouver moins de petits billets dodus en début de mois, et las d’en voir encore moins en fin de mois. Il est fatigué d’avoir en plus à se restreindre pour tenir compte des futures lubies imprévisibles de Bersi…

Alors Pouic, à force de petits couinements plaintifs, m’a fait comprendre que nous serions mieux ailleurs, loin du Léviétathan et de son mastard boulimique. Un jour, j’irai voir ailleurs s’il a raison.

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