Récupération tAxtile

Quand on a les poches aussi vides que la tête, la solution pour se remplir les premières sans se creuser la seconde tourne souvent au vol. Jadis, en France, nous n’avions pas de pétrole mais au moins avions nous des idées. Maintenant, la source est tarie, alors le politique moyen aura remplacé les idées par les taxes : la catégorie Taxalakon (© Demaerd Inc.) va à nouveau s’enrichir d’une nouvelle arrivante, la Taxe Emmaüs…

L’histoire commence il y a fort longtemps, dans une caverne.

Gnoufr, le chasseur de la tribu Fglurp, par une habile utilisation de la pierre, a réussi a fabriquer des armes plus solides et plus efficaces que les autres chasseurs, qui, benêts qu’ils sont, continuent d’utiliser des os. Comme les autres chasseurs ne ramène pas autant de prises que Gnoufr, il a été décidé, par le conseil des Anciens Sans Dents que Gnoufr devrait laisser une partie de ses prises à la communauté…

Evidemment, Gnoufr, qui n’a pas encore trouvé femme, trouve que ces dispositions ne sont pas du tout de son goût. Il décide donc, après moultes tergiversations, de quitter la tribu et d’aller voir ailleurs s’il peut s’en sortir fort bien.

Depuis, le système n’a guère changé. Des producteurs fournissent des biens et des services pour un pays. Un producteur (soit du même pays, soit d’un autre) arrive un beau matin avec des produits et des services équivalents, pour moins cher. On lui dresse alors une barrière à l’entrée sous forme de taxes à l’import, ou à la production pour « subventionner » les autres producteurs qui eux, ne se sont pas modernisés / améliorés / remis en question / etc… Tout le monde croit être satisfait. Mais finalement, le consommateur s’appauvrit ou va voir ailleurs, le producteur finit toujours par s’implanter, et ceux qui ne sont pas adaptés finissent toujours par mourir.

Le cas d’espèce, cette fois-ci, c’est le textile. Pour des raisons évidentes de citoyenneté festive et d’appel à la solidarité durable ainsi qu’à l’égalité des chances et la non-discrimination et tout ça, le politique malin aura eu l’idée phosphorescente d’affubler sa taxe du nom « Emmaüs », en référence à l’association caritative qui récolte les vêtements usagés ; cette récolte leur permet de fournir des débouchés à des personnes en grande difficulté sociale et constitue donc un moyen privilégié pour l’association dans sa démarche de réinsertion.

Mais voilà : ces dernières années, les vêtements collectés sont de plus en plus rares, ou, ce qui revient au même, de moins en moins revendables. En clair, l’arrivée massive sur le marché des vêtements à bas-coût produit par les Chinois provoque un problème grave d’approvisionnement des associations caritatives de récupération des textiles usagés : les vêtements chinois sont en trop mauvais état quand ils sont récoltés…

Heureusement, le rapport Pélissard vient de paraître. Pélissard, c’est le président de l’Association des Maires de France. On supposera ici qu’il a été désigné pour tricoter ce rapport parce qu’il connaît probablement le textile comme sa poche, qu’il a sans doute maille à partir avec les producteurs chinois, qu’il sait peut-être à quel point les arguments des uns et des autres sont cousus de fil blanc, … Allez savoir.

Quoiqu’il en soit, il a remis son rapport à Copé, le frétillant ministre en charge de la Réforme de l’Etat… Au passage, on peut se demander exactement à quoi Copé occupe ses journées avec un tel poste. On l’imagine, gribouillant des grilles de sudoku toute la journée, attendant 17 h, heure du départ, sur l’horloge finement ciselée de son bureau, d’un regard morne d’escargot baveux. Il est probable qu’à ce rythme, à la fin de son règne mandat, l’Etat n’aura guère été réformé mais la France aura gagné un potentiel champion de grilles à chiffres. C’est déjà ça. Bref.

Et dans ce rapport, que trouve-t-on ?

Eh bien en substance, la tribu Lobby Recyclage Textile se plaint de n’avoir plus de vêtements à récolter. Comme les Sages de l’Etat Français ont besoin d’argent – beaucoup d’argent -, ils ont trouvé là une raison de taxer les vêtements produits par un Gnoufr moderne, les producteurs textiles chinois, et, par extension, tous les producteurs, pour que la prise en compte de leur recyclage soit payée par … le consommateur. Gnoufr va probablement trouver ça un peu cavalier, mais depuis le temps des cavernes, on a trouvé de solides moyens de ralentir sa fuite vers des tribus plus accueillantes.

Plus précisément, il s’agit de faire payer le recyclage des déchets par les producteurs et/ou les distributeurs, comme c’est déjà le cas pour financer le recyclage des emballages, des pneus, des vieilles voitures ou des ordinateurs. Comme on est déjà parvenu à faire gober l’immixtion de l’état dans des domaines variés pour des raisons écologiques & citoyennes & les amis de la terre qui vous aiment, on aurait ainsi tort de se priver de le faire, avec le coeur sur la main, pour les slips, les chaussettes et les chemises, hein…

Cette taxe « Emmaüs » est donc proposé pour soutenir la filière du recyclage textile non rentable, augmenter le volume des vêtements collectés, favoriser la R&D dans le domaine… Que du bon, du citoyen, de l’implication opérationnelle, de la responsabilisation en barre !

Et là, le gros libéral boutonneux, mocassins à glands, dents de requins et estomac plein de petits nenfants croqués du matin, le capitaliste infâme aux intérêts strictement économique, va se poser quelques questions :

  • pourquoi une taxe va-t-elle résoudre le problème ? S’il suffisait d’une taxe pour résoudre un problème, chaque problème aurait sa taxe, et, qui plus est, chaque problème serait progressivement résolu. Il n’y aurait donc plus de taxes. Or, les taxes, c’est comme les abrutis, les mauvais conducteurs, et les mauvaises herbes : on en trouve partout ! Etrange.
  • si le secteur qu’on subventionne avec ces taxes n’est pas rentable, pourquoi le subventionner ? Pourquoi aider à faire de la perte ? Ce n’est pas très malin, non ? Et si un gain (humain, financier, social, …) existe, pourquoi le subventionner ?
  • depuis quand des associations caritatives peuvent-elles utiliser une méthode de lobbying pour obtenir ci ou ça ? Il me semble qu’au départ, il s’agit pour elle d’utiliser la solidarité, pardon, la charité, la vraie, pas l’autre, celle qui est construite par l’état pour s’autojustifier, non ?

Au delà, on peut aussi se demander quel message ces associations vont faire passer avec cette taxe. Il y a un petit relent de « Vous N’êtes Pas Assez Solidaires » dans cette démarche, un petit parfum de « Aidons Nous Via L’Etat », là où l’on aurait pu s’attendre à un appel aux dons, dans une forme plus traditionnelle.

Pour les personnes qui justement bénéficient des aides de ces associations, comment perçoivent-elles d’être dans un secteur dont la rentabilité n’est même pas assurée par la taxation ? Comment peut-on d’un côté leur tenir le discours de la réinsertion, qui tend à dire qu’il faut, d’une façon ou d’une autre, trouver un job (et donc produire de la valeur ajoutée – qu’elle soit humaine, sociale, ou économique) et de l’autre à admettre que ce job n’en produit justement pas pour se maintenir ?

Tout ceci me paraît bien bancal.

Mais je suppose que c’est mon petit côté exploiteur, individualiste broyeur d’âmes et bouffeur d’enfants qui ressort.

Finalement, l’argumentaire citoyen, festif, solidaire et pseudo-responsabilisant, si ça marche pour le textile, ça marche aussi pour … le Sucre !.

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