Exagérons, exagérons, exagérons. Il en restera bien quelque chose…

L’Etat, c’est cette merveilleuse pommade collective qui sert de façon miraculeuse à curer tous les maux, d’assurer les retours d’affection, de redresser les zizis mous et, tout comme le docteur Albert, de démarrer les motos russes. A ce titre, quand des professionnels se sentent mal dans leur peau, qu’une corporation n’est plus au top de sa forme, ou qu’une société manque de vitamines, l’Etat devient le rebouteux de dernier recours qui débouche les intestins, fait faire du sport et redonne des vitamines…

Le journaliste n’échappe pas à la règle. Ici, il ne s’agit pas de l’humble chroniqueur de blog qui n’a jamais eu la prétention quelconque d’incarner Albert Londres, mais bien de ces héros des temps modernes, l’oeil rivé aux fils AFP, fiers chevaliers de la Vérité, brandissant leur carte de journalisme comme d’autres héros, sous d’autres cieux et dans d’autres temps, brandissaient leurs armoiries sanglantes et dépenaillées dans d’homériques batailles que le Bien livra jadis au Mal dans sa lutte incessante pour sauver la veuve et l’orphelin (Gloria In Excelsis Deéééééhéhéhoooo).

Le journaliste, donc, tout héros qu’il est, est parfois fatigué. Et bien qu’héroïque soient ses efforts pour faire régner la Vérité et l’Objectivité, des fois, il a bien besoin de l’Etat pour se filer un petit dopant. Ce n’est pas moi qui le dit, c’est le président du forum des sociétés des journalistes, un certain Malye ; et il dit exactement :

« Il faut faire en sorte que les SDJ soient obligatoires et reconnues comme des partenaires des éditeurs, en siégeant au conseil d’administration ou de surveillance suivant l’organe de décision du journal, qu’elles disposent d’un droit de véto sur la nomination du directeur de la rédaction, et qu’enfin le respect des chartes déontologiques soit garanti. »

Voilà, c’est dit : si l’état pouvait, siouplait môssieur, imposer aux rédactions, éditeurs et conseils d’administration qu’on puisse leur dire exactement comment ils doivent faire leur boulot, eh bien ce serait mieux. Parce qu’en fait, il ne faut pas oublier que, mon bon môssieur, journaliste, ce n’est pas une profession comme les autres.

D’ailleurs, autant vendre des petits pois, c’est facile, autant vendre de l’information, attention mon bon môssieur, c’est compliqué. A la limite, on se demande même pourquoi ce service fondamental de vente d’information est laissé à l’appréciation du marché ! Riîindez-vous compte, mon bon môssieur : si jamais l’information pouvait être à la solde de ces salauds d’éditeurs capitalistes, ou, pire, à ces salauds de conseils d’administrations capitalistes, s’en serait fini, oui, fini vous m’entendez, de l’indépendance, de l’objectivité, de la probité, que dis-je, de l’avenir même de cette noble profession héroïque du journaliste, qui rappelons-le, est à l’information ce que Godefroy de Bouillon est à la croisade : une référence.

Dès lors, on comprend fort bien qu’il faille absolument, mon bon môssieur, demander des mesures légales au président de la République, oui, directement, à Môssieur Le Président, pour garantir l’indépendance de la presse dans ce bôeau pays qui est le nôtre, la Fraônce éternelle, pour, là encore, sauver de l’hydre propagandiste la veuve et l’orphelin, et Gloria In Excelsis Deéééééhéhéhoooo à nouveau.

Dans toute profession, la crédibilité passe d’abord dans la mesure. Il n’y a guère que comique et politique qui peuvent se permettre de passer ceci outre, et trouver dans la démesure l’énergie du rire pour l’un et celle de la mobilisation des masses pour l’autre. Mais pour ceux qui n’appartiennent ni à l’une, ni à l’autre de ces professions, garder un minimum de pondération ou de bon sens – en clair, un sens de la mesure – reste nécessaire pour conserver cette crédibilité qui permet, justement, d’exercer sereinement sa profession. Il en va ainsi des journalistes : la crédibilité de leurs propos est en rapport direct avec la pondération qu’ils accordent aux opinions qu’ils émettent, aux faits qu’ils analysent, ou aux informations qu’ils relatent.

Si le journaliste ne veut pas se déclarer engagé politiquement, la prise de distance sera un devoir de chaque instant pour présenter un tableau aussi factuel que possible. S’il se déclare pour un parti – et rien, a priori, ne doit l’en empêcher – le journaliste fait de la politique et peut alors abandonner toute prétention à l’objectivité. Ainsi déclaré, ses analyses sont teintées, deviennent des chroniques, auxquelles on peut ou non adhérer. Il fait en cela un travail indispensable de relai de son opinion, utilisant l’arme de la plume pour exprimer des faits vus sous un angle particulier et nul ne peut l’en blâmer si cela est réalisé ouvertement.

Pour résumer, lire un article de presse d’un journaliste ouvertement communiste ou libéral n’est en rien gênant s’il se positionne comme tel : le lecteur sait que les faits présentés le sont derrière un filtre partisan. Les choses sont explicites. En revanche, le journaliste qui prétend à l’objectivité d’un côté, et se positionne de l’autre dans un organe teinté politiquement tout en prétendant utiliser la pondération flirte dangereusement avec la manipulation. Le lecteur croit lire de l’information brute, mais elle est filtrée. Le problème n’est pas dans la présence du filtre, mais bien dans le fait qu’il soit caché…

En tout cas et comme partout ailleurs, point trop n’en faut.

Or, avec cette petite ébullition si typiquement fraônçaise sur les sociétés de journalistes, on peut se poser quelques questions sur la nécessaire prise de recul que nos amis semblent avoir oublié.

En effet, Sarkozy, président depuis – fouyaya – au moins … un mois, aurait d’après eux (lui seul) déjà menacé la liberté de (toute) la presse dans ce pays. On peut admirer la lucidité de ces gens qui, en un mois, ont pu percevoir le loup Sarkozy s’approcher et croquer les moutons journalistes alors même qu’assez peu de Français (les autres, ceux qui n’ont pas la carte de presse et sont – semble-t-il en conséquence – dépourvus de cerveau) n’ont rien vu, rien compris et rien anticipé. On peut admirer l’oubli – tragique Alzheimer sélectif de cette profession – de censures pas du tout de droite, d’auto-censures commodes ou d’étouffements pratiques sur les trente dernières années…

On peut aussi admirer qu’une presse si apparemment aux ordres du petit excité de l’Elysée puisse malgré tout se permettre un relai d’une telle opération de défense du droit de parole alors que précisément, son objet est de dénoncer la perte de ce droit de parole. Cette cohérence étrange est sans doute à mettre en perspective avec le décalage qui existe d’ailleurs entre les réactions outrées de ces Sociétés De Journalistes effervescentes devant le rachat d’un organe par un magnat du luxe, et les remarques convenues, molles ou inexistantes lors de la suppression d’une licence d’émission d’une chaîne de télé privée par Chavez au Vénézuéla.

Cependant, sans même rentrer dans l’analyse (amusante mais finalement stérile) des petits travers logiques de ces collectivistes inavoués, le mouvement qui semble se développer autour de la fameuse (fumeuse ?) indépendance de la presse relève à mon avis beaucoup plus d’un soubresaut protectionniste qu’autre chose.

Jugez plutôt : le mécontentement qui agitent les salles de rédaction est inégalement partagé selon qu’on parle de Voici ou de Libération, du Figaro ou de l’Humanité, par exemple. Eh oui, petit à petit, la presse se spécialise pour plaire au public, et ce public ne semble plus réellement goûter aux articles produits par certain organe communiste qui a bien du mal à boucler ses fins de mois sans les apports sonnants et trébuchants de fieffés capitalistes…

Et c’est sur le web que les articles sont le plus lus : les gens attachent plus de valeur aux informations gratuites qu’aux payantes ; ironique, non ? Ou révélateur, plutôt : le xyloglotte étant devenu le langage le plus écrit en presse traditionnelle, l’information pertinente s’est déplacée vers l’électronique. On peut en effet constater que, maintenant, les affaires les plus croustillantes ne sont plus guère divulguées et éventées qu’à partir du web. Ailleurs semble régner l’autocensure et les petits arrangements entre amis…

D’ailleurs, il n’est qu’à voir l’absence pathétique de chroniqueurs saignants dans ce pays pour comprendre que si les Français ne lisent plus la presse, c’est bien parce que son offre ne correspond plus à leurs demandes : ton mou, reprise in extenso des fils AFP, AP, Reuters sans détachement, analyses inexistantes, peu d’opinions qui tranchent.

Si l’on ajoute le petit ton moralisateur constant de certains journalistes s’érigeant en parangon de vertu, et pour d’autres, une orthographe en déclin, une faconde en berne et des articles où l’on confond allègrement le profond et l’obscur, le travail d’enquête et le travail de propagande, la vie privée et la vie publique, l’analyse et le sensationnalisme, on comprend pourquoi la presse « papier » a bien du souci à se faire.

Il ne faut pas se leurrer : l’agitation qui prend d’assaut les salles de rédactions actuellement n’a rien à voir avec le pluralisme. Il s’agit tout simplement d’une n-ième bataille corporatiste, les soubresauts d’une profession qui fut beaucoup (trop) choyée par les politiques et qui, petit-à-petit, sent perdre de son influence.

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Commentaires3

  1. pod

    Mine de rien, ça me gonflera si Arnault met la main sur les Echos… (les seuls que je lisent, sur papier), le reste… melanger les torchons de luxe au papier éco ne me plait pas. Et s’il s’intéressait à l’Huma ? Au moins, on rigolerait 🙂

  2. Mais l’Huma est déjà aux mains du GraAand Kapital … Tout fout le camp, mon cher 😉

    En pratique, si Arnault a deux sous de bon sens, s’insinuer dans la ligne éditoriale des Echos risque de casser le joujou et d’en faire un papelard sans valeur… Je resterai donc assez circonspect concernant ce rachat.

  3. NL

    Et voici la répatition du Kapital du l’Huma. Interressant non ? :

    Société des lectrices et lecteurs de l’Humanité (présidée par Henri Malberg) : 20%
    Société Humanité Investissements Pluralisme (Hachette-TF1-Caisse d’Epargne) : 20%
    Société des personnels de l’Humanité : 10%
    Société des Amis de l’Humanité (présidée par Edmonde Charles-Roux) :10%
    Actionnaires individuels (représentant le Parti Communiste) : 40%

    NL

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