1000€ le fonctionnaire, 90.000€ les 100 kg : bienvenue dans la République à prix cassés

Un café offert, une place pour le match, un billet de 200€ « pour dépanner » et puis, un jour, une question anodine : « Tu peux juste me dire si Machin est en garde à vue ? » Trop tard, le fonctionnaire est ferré.

Multipliez ce petit manège par les 7 milliards € de chiffre d’affaires annuel du narcotrafic français et vous obtenez une machine à acheter la République pièce par pièce, de la surveillante de prison au maire de province. À ce tarif, l’État n’est même plus à vendre : il est soldé.

Le constat, (étonnamment) dressé dans une récente enquête de Radio France, est proprement effarant.

Selon l’Agence française anticorruption, 60% des affaires de criminalité organisée comportent désormais un volet de corruption. Les signalements pour corruption et favoritisme ont bondi de 45% en 3 ans pour atteindre 1125 cas en 2025, pendant que les règlements de comptes faisaient 110 morts en 2024. Quant au législateur, il reconnaît lui-même que 173 villes sont touchées et qu’il n’existe plus de « zones blanches » épargnées par le trafic. Il est loin le temps où quelques ports français, dont la cité phocéenne, jouissaient seule du douteux privilège d’avoir une mafia ; à présent, la gangrène irrigue tout le territoire, jusqu’au moindre chef-lieu de canton.

Et ce constat ne tombe pas du ciel, les exemples abondent.

Dans la Drôme, la préfète annonçait fin juin l’interpellation de 67 personnes en quelques semaines, dont 10 tueurs à gages, et le démantèlement de trois équipes criminelles armées de kalachnikovs et de fusils à pompe, le tout sur fond d’incendie criminel d’un immeuble d’habitation à Valence qui aura blessé 14 personnes.

La mexicanisation du pays est telle que même la préfète admet « qu’on a passé un cap dans le cycle de la violence », dans un département qui évoque plutôt le nougat que Medellín.

À Marseille, capitale incontestée de la narco-corruption, le parquet traite désormais 31 dossiers de corruption, contre 17 quelques mois plus tôt, au point qu’une cellule anticorruption, première du genre en France, y a été créée en octobre dernier.

On y découvre ainsi une greffière du service de l’application des peines écrouée pour avoir renseigné la DZ Mafia, un avocat lyonnais mis en examen pour avoir servi de standard téléphonique nocturne à un chef de réseau incarcéré, et même un agent de l’Office anti-stupéfiants (OFAST) censé incarner le fer de lance de la lutte qui comparaîtra prochainement pour corruption… OFAST qui qualifie cette narco-corruption de « menace systémique » (c’est une expertise de terrain, manifestement).

La corruption va si loin que les réseaux « investissent dans l’avenir », et se sont donc logiquement intéressés aux municipales de 2026, en demandant par exemple aux édiles de déplacer une caméra de vidéosurveillance, d’attribuer un local ou un logement, de dégoter un emploi fictif, un permis de construire ou une part de marché public, avec en échange des voix, des associations de quartier bien orientées, voire un financement de campagne qui fera d’une pierre deux coups en blanchissant au passage l’argent de la came.

Le président de la commission des comptes de campagne le dit sans détour : « la capacité corruptive est immense ». De Limoges à Vannes en passant par Poitiers ou Angoulême, plus aucune sous-préfecture n’est trop modeste pour mériter son petit investissement narcotique de derrière les fagots.

Il faut dire que le chemin vers la corruption est remarquablement bien balisé, et les trafiquants ne s’attaquent pas aux ministres, trop chers et trop exposés. Ils ciblent les maillons faibles de la chaîne pénale, le surveillant endetté, la greffière isolée, le docker en mal de reconnaissance, avec une grille tarifaire connue et presque attendrissante de modestie : 1000 euros pour un renseignement, 500 euros par téléphone introduit en détention, 90 000 euros pour faire entrer 100 kilos de cocaïne par les ports de Marseille ou du Havre.

À la prison de Luynes, on a saisi 2100 téléphones en 2025 pour environ 2300 détenus, ce qui donne un excellent taux d’équipement de la population carcérale et, accessoirement, de la porosité du personnel pénitentiaire. Pour la partie patrimoniale, les notaires font l’affaire : Tracfin a vu leurs signalements tripler en deux ans.

Pendant ce temps, la couverture médiatique du sujet oscille entre le minimal et l’anesthésiant.

Hormis l’enquête récente de France Inter, un grand angle de Slate et le travail méritoire mais occasionnel de la presse régionale, le sujet se cantonne souvent au rayon « faits divers », entre la fête à la saucisse et le happening lecture queer organisé par la mairie, alors qu’il s’agit d’une entreprise méthodique de rachat de l’appareil d’État.

On ne trouve pas de Une nationale pour montrer qu’on a dépassé quelques brebis galeuses, et qu’on est face à un système entier. Pour les médias nationaux, il y a peu à dire, et surtout rien à titrer.

Bien sûr, si certains en croquent, d’autres en pâtissent, à commencer par le contribuable français qui finance chaque année des dizaines de milliards pour la police, la justice et les prisons, avec pour résultat un appareil répressif que les trafiquants neutralisent pour le prix d’une citadine d’occasion.

Autrement dit, le contribuable paie deux fois : une première pour une répression qui ne réprime pas, une seconde pour les enveloppes qui achèvent de l’enrober dans le néant. D’ailleurs, avec l’élégance feutrée dont elle est coutumière, la Cour des comptes a résumé l’affaire en décembre dernier en notant qu’en matière d’anticorruption, le secteur public français est une « béante faille ».

En effet, la loi Sapin 2 impose depuis 2016 aux entreprises privées cartographies des risques, protocoles de signalement et compliance rigoureuse, alors que le secteur public s’est soigneusement exonéré de toute obligation équivalente. Le dispositif anticorruption national plafonne à une vingtaine de millions d’euros par an sur 1500 milliards de dépenses publiques (une erreur d’arrondi), qui permettent à peine d’enregistrer 934 infractions à la probité en 2024, 300 à 400 condamnations par an depuis quinze ans, plus de la moitié des procédures classées sans suite, et une France qui glisse doucement dans les tréfonds du classement de Transparency International dans l’indifférence générale.

Et concrètement, inexorablement à la faveur de cette gangrène, le pouvoir se déplace et n’est plus exactement à l’Élysée, mais plutôt avec celui qui choisit quel fichier de police sera consulté, quel téléphone entrera dans quelle cellule, quel message sortira par quelle « ligne avocat » et, bientôt, quel maire sera élu dans quelle commune. L’État achève de devenir un théâtre avec ses apparences, ses cortèges et ses conférences de presse pendant que les trafiquants récupèrent la substance et les coulisses.

Nayib Bukele, au Salvador, avait résumé la mécanique avec sa brutalité coutumière : quand la corruption s’installe ainsi à tous les étages d’un État, c’est que les autorités elles-mêmes y trouvent directement leur compte, et l’on ne commence à s’en sortir qu’en destituant les juges corrompus (ce que, du reste, il fit sans trembler). Ici, une telle idée ne déclenche que des cris d’orfraie, où l’on préfère créer un énième parquet spécialisé, un observatoire supplémentaire et un plan quadriennal de la probité. Avec un numéro vert, pourquoi pas.

La France, elle, continue tranquillement sa descente aux enfers, rongée par deux maux. Le premier, celui de la corruption, a atteint les autorités, les administrations et les politiciens. Le second, plus grave et plus insidieux encore, a atteint les citoyens : c’est celui du déni. En refusant obstinément de voir l’ampleur du problème, ces derniers se rendent incapables de le régler.

Ce pays est foutu.

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Commentaires18

    1. Deres

      Je ne comprends pas. Pourtant Fillon a été attrapé immédiatement juste avant les élections pour ses costumes suite à la dénonciation de celui qui les lui avait envoyé ! Et ce par un organe de justice spécialisé créé par celui qui croyait pouvoir se représenter à ces dites élections. Si cela ne montre pas l’excellence de la justice anti-corruption française, je ne comprends plus rien.

      1. Deres

        D’ailleurs, la justice anti-corruption a de gros moyens en France. Plusieurs juges se consacrent à temps plein avec toutes leurs équipes à la traque de Sarkozy depuis au moins 10 ans. Que l’on ne dise pas que la justice est inefficace.

  1. Aristarkke

    « tout le territoire, jusqu’au moindre chef-lieu de canton. »
    Y compris ceux d’outremer puisque la Martinique est en compétition serrée avec Phocée pour le nombre d’homicides violents. Et en pourcentage de chaque population considérée, elle est largement devant…
    Phocée=>Martinique x 3…

  2. Aristarkke

    « même un agent de l’Office anti-stupéfiants (OFAST) censé incarner le fer de lance de la lutte qui comparaîtra prochainement pour corruption… »
    L’ex ministre des phynances, Cahuzac, a engendré une descendance par son exemple…

  3. nemrod

    Pas étonnant…
    Nous nous tiers-mondisons.
    Plus personne n’ y crois.
    Le citoyen honnête est la cible quasi unique du système.
    CPEF non ?

    1. Grosminet

      @ nemrod 6 juillet 2026, 9 h 38 min
      « Nous nous tiers-mondisons. »
      En fait la corruption est incluse dans le package « soviétisation » .

      1. nemrod

        Tiers monde et soviétisation ne me semble pas incompatibles mais complémentaires.
        On arrive au tiers monde par différents processus .
        On peut même y ajouter l’importation de tribus mafieuses et là encore nous côchons la case.

  4. Deres

    Delphine Bato va porter plainte contre Lidl. Cette entreprise vicieuse a eu l’outrecuidance de vendre des climatiseurs lors de la canicule. En France, seule le gouvernement a le doit de faire quoi que ce soit sur les sujets d’actualité. Il suffit juste d’attendre 5 ou 10 ans pour que Macron organise une filière de climatiseurs écologique patriotique distribué avec des prix dépendant d’un bonus malus et des taxes variables suivant son quotient familial, son age, son département, son revenu, ses taxes, et pour quoi on a voté à l’élection.

  5. bob razovski

    Ca alors !
    Notre pays est sur la liste des bon clients d’Epstein et on s’étonne que les affaires de pédophilie soient légion.
    Notre pays est soviétiforme (et grand ami de zilinski) et on s’étonne que la corruption soit présente à tous les étages.
    N’est-ce pas là tout simplement la suite logique des choses ?

      1. bob razovski

        Je n’ai pas été payé assez cher pour écrire vite.
        “I want either less corruption, or more chance to participate in it.”

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