Ils ont décidé de laisser les autres travailler pour eux

Débordé par l’activité politique foisonnante du pays, il devient difficile de trouver une cible tant les poulets qui courent sans tête au milieu du champ de tir se font nombreux et bruyants. Et soudain, en pleine confusion, alors que chaque volée de plombs emporte avec elle une douzaine d’imbéciles élus, un magnifique spécimen de profiteur morose apparaît. Et c’est une véritable pépite d’adulescence navrante que nous offre ainsi les Inrocks, voyageant d’un pas décidé vers les nouvelles steppes d’une conformité socialoïde à la fois molle et rock’n’roll. Si si, c’est possible.

L’article proposé par le palpitant mensuel qui parlait jadis de musique narre en effet l’histoire un peu troublante de ces explorateurs de l’altersociété, ceux qui ont, sciemment, choisi de ne pas travailler.

Je suis tombé sur cet article attiré par le titre : « Ils ont décidé de ne plus travailler », voilà qui semble intéressant, non ? Dans cette période où on nous répète que travailler plus permet de payer plus d’impôts avec le sourire, toute échappatoire aux vigoureuses chignoles fiscales que le gouvernement nous applique tous les jours avec soin est bonne à prendre… Eh oui : de prime abord, choisir de ne pas travailler est une option rarement envisagée : il faut bien manger, et tout le monde n’hérite pas d’un riche oncle d’Amérique ou ne touche pas le Loto.

Me doutant rapidement que l’article n’évoquerai pas les rentiers et autres millionnaires satisfaits d’enchaîner nuits de folies sur fêtes mondaines à Ibiza, je pensais qu’on aborderai l’intéressante aventure tentée par ces personnes qui s’investissent totalement dans une passion et décident, tentant le tout pour le tout, d’en vivre d’une façon ou d’une autre.

Allais-je découvrir le prochain Van Gogh, le prochain peintre de génie qui allait se lancer dans une nouvelle approche de la matière, de la couleur, tenter de déstroutourer l’intemporal ? (Je rappelle que nous sommes ici dans les Inrocks, et y parler peinture n’est pas rigoureusement impossible.) Allait-on me décrire par le menu les petits trucs qui permettent à chacun de se lancer dans l’aventure ?

Bah non.

L'Ennui

En fait, si. Mais l’aventure est plutôt celle avec un petit ‘a’, tout petit, à peine plus gros que le point du ‘i’ de ennui. Car ce que nous propose l’article, c’est l’autre versant du non-travail : la glande totale et assumée, le rien chimiquement pur, de longues séances à écouter une horloge bretonne battre les secondes dans une cuisine un peu sombre, à la table recouverte d’une grosse toile cirée au motif vichy terriblement tendance.

On nous relate le non-travail et les non-aventures de Grégoire qui a heurté de plein fouet la maturité pour rebondir d’où il venait, c’est-à-dire une espèce d’adolescence molle fait de bricolages bizarres dans des après-midis pluvieux d’un mercredi sans téloche.

C’est totalement assumé, puisqu’un ouvrage – évidemment lourdement sponsorisé par les Inrocks – va paraître bientôt sur ce sujet, ouvrage dont le titre lui-même (« Libre, seul et assoupi« ) évoque cette torpeur languissante où la lourdeur des paupières …

mouaaah
excusez-moi, je baille

est devenue l’état naturel dans lequel sont plongés les tenants de ce super-mouvement plein de peps, de vie et d’avenir dans ce joli pays franchouille.

Le raisonnement est grossièrement le suivant : puisqu’il est (plus ou moins) difficile de trouver un emploi, puisque l’État maman nous cocoonise courageusement à violents coups de ouate sociale, et qu’en plus de ça, d’aides en subventions, de RSA en exemptions de taxes, on peut arriver à survivre plusieurs années logé et nourri dans cette non-action frénétique, autant s’en donner à cœur-joie… ou disons, autant le faire carrément, à fond, à fond, à fond, total trip, sans oublier tout de même de récupérer les sucrettes du café, faut pas gâcher.

Procrastination

Apologie de la procrastination, de la mollesse et du nihilisme reposant entièrement sur le travail des autres pour absolument et passionnément ne rien faire, tant l’ouvrage que l’article montrent fort bien qu’effectivement, dans un monde pré-communiste où la misère sera généreusement partagée entre tous, on peut fort bien vivre au crochet de tout le monde, assumer, et ne pas s’en sentir plus malheureux que ça.

Notez qu’il s’agit ici tout au plus de ne pas être malheureux, et non de viser le bonheur; difficile, en effet, de se sentir à la fois épanoui et motivé quand on carbure aux biscottes et qu’on mesure chaque effort au millimètre près. C’est ainsi qu’on en vient à se fixer des buts extrêmement modestes, à la mesure de l’énergie dont on dispose : exemple concret d’une décroissance joyeuse, on sent que ce mode de vie va connaître un succès foudroyant.

Et l’acceptation revendiquée bruyamment de cette non-existence sera fort utile pour les socialistes de droite et les socialistes de gauche qui nous gouvernent et qui, eux, n’ont pas tout à fait les mêmes contraintes (les biscottes, cela fait longtemps qu’ils n’en font plus acheter par leur coursier, ou alors, seulement pour le caviar) : il est bien plus facile de tondre des moutons lorsque ceux-ci sont calmes et dociles. On comprend dès lors pourquoi, consciemment ou non, les sbires de l’Etat font absolument tout pour aider ceux qui ne travaillent pas ; si la situation devenait intenable, la révolution ne serait pas loin : si le système communiste a pu tenir aussi longtemps, c’est essentiellement parce que la pauvreté était assez bien distribuée, les élites et apparatchiks suffisamment loin du peuple pour éviter de leur jeter à la face le faste et l’oppulence dans lesquels ils vivaient.

En outre, tout fut fait pour que, justement, les pauvres restent pauvres, mais pas trop : rien de pire qu’un ventre vide, qui conduit à toutes les extrémités. Alors qu’un ventre au trois-quart vide, c’est toujours une opportunité de se réjouir de l’avoir au quart plein, et le bonheur minuscule de se dire qu’en plus, on ne le doit à personne. Ou presque, puisqu’évidemment, tout ceci ne fonctionne que tant que des pigeons continuent à payer pour tout les autres.

Et lorsque le nombre de profiteurs, un beau matin, devient trop lourd à supporter par les pigeons …

Le pays est foutu.

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Commentaires35

  1. Boris

    Je suis assez d’accord avec votre vision analyse, sauf lorsque vous rapprochez le choix du non-travail des idées de la décroissance.

    « Exemple concret d’une décroissance joyeuse, on sent que ce mode de vie va connaître un succès foudroyant ».

    Pierre Rabhi concluait d’ailleurs son entrevue avec France Inter sur ce point : reconsidérer sa relation avec la société de consommation, c’est un choix à assumer, il ne faut pas le faire en s’appuyant sur les autres (comprendre : en profitant des aides sociales).

    D’ailleurs, aucun des protagonistes de l’article ne parle de décroissance. Ils parlent plus souvent de rejet du monde du travail que de rejet de la société de consommation.

  2. Flak

    ah oui j’ai connu un gars comme ca avec des grandes idees gauchiss et un heritage pour les maintenir.
    Il faut aussi avoir un gout prononce pour la mediocrite.

    1. Théo31

      Faudrait demander à un de mes voisins qui vient de passer 6 ans à cuver son litron de rouge devant sa télé, le tout aux frais des contribuables. Et qui se dit de droite, en oubliant l’étiquette socialiste qui va avec.

  3. ch

    J’ai lu l’article sur les Inrocks et ces fonctionnaires là, au moins ne me sont pas antipathiques. D’accord ils vivent – chichement – des subsides étatiques, mais au moins ils ne sont pas nuisibles, ils sont neutres. A comparer avec tout un tas de fonctionnaires et d’employés payés sur fonds publics, + les frais et gaspillage qu’ils occasionnent, d’institutions et de ministères complets, qui, même s’ils s’activent et transpirent très dur, ne produisent rien qui soit un tant soit peu utile voire sont carrément nuisibles…A comparer aussi avec tous les politicards, syndicalistes, en « activité » ou « retraités » qui braillent comme le dit H16 leur haine des générations plus jeunes, franchement je trouve que ces petits contemplatifs là sont pas bien méchants.

    1. Stéphane

      Méfiance tout de même, je pense qu’avec ce mode de vie on doit avoir beaucoup de temps pour manifester, lancer quelques pavés, piller quelques vitrines… Ca fait un peu d’exercice!

      L’article des Inrocks ne fait que les montrer sous leur jour le plus apathique. Imaginez un jour que la France soit vaguement exsangue financièrement (une hypothèse de délire intellectuel pure, n’est-ce-pas) et qu’il faille commencer à tailler dans quelques prestations sociales, réviser des critères d’attribution de telle ou telle rente.. Je doute qu’ils resteraient stoiques en ce disant « bon, ben maintenant il faut que je retrouve un boulot ».

      Et puis n’oublions pas, il y a toute la galaxie de ceux qui occupent leurs journées en se livrant gentiment à leurs petits traffics…

      Ceci dit, il y a peut-être quelques authentiques acètes d’un nouveau genre, même si je doute qu’ils soient nombreux. Le côté « je vis en étant un négociant sur eBay » peut être un excellent moyen de les ramener gentiment dans le monde de la création de valeur – et dans le rôle d’un entrepreneur, rien de moins! :)

    2. Ah non, ça, ils ne sont pas méchants du tout. En réalité, ils sont juste l’exemple frappant de l’absence totale d’ambition ou de quoique ce soit d’une partie de cette génération, n’aspirant à rien (et avec raison, puisqu’elle ne pourrait l’obtenir n’excellant que dans un médiocre mou et sans avenir).

      Maintenant, comme on dit, l’oisiveté est mère de tous les vices (qui ne sont pas des crimes, mais peuvent le devenir, hein ;) )

  4. mrl

    Pour avoir bossé dans le social au sein d’une mairie, je ne peux qu’abonder dans ce qu’a dit ch.

    Je n’étais pas spécialement libéral avant cette période d’ailleurs, mais ce que j’ai vu dépassait tout ce que j’avais pû imaginer. La « voie royale » commençait à se dessiner et on me parlait bientôt de passer les quelques misérables concours pour devenir « titulaire », l’autre nom du fonctionnaire. Je suis parti de moi-même, absolument écoeuré, sans aucun boulot derrière. Au final, je coûtais moins cher au contribuable au chômage.

    J’ai vu des types qui n’étaient pas directement payés par la commune mais par l’Etat, et qui se retrouvaient dans une situation singulière: personne n’en avait rien à foutre de ce qu’ils branlaient. Ils étaient donc absents, ne faisaient absolument pas leur travail, j’en ai même croisé un en train de faire ses courses pdt les heures de boulot en plein après-midi. Il était tjs soi disant « débordé », mais personne ne le voyait jamais. Il n’honorait même pas les rendez-vous qu’il fixait. Leur technique ? Utiliser les contrats aidés pour embaucher des arpettes et autres « stagiaires » qui faisaient tout son boulot à sa place.

    Attention, j’ai vu certains de ces types rouler dans de belles berlines allemandes, ils devaient naviguer au-delà des 3000 euros.

    Faire un inventaire exhaustif de toutes les absurdités serait trop douloureux et il faudrait sûrement 3 tomes.

    En bref, j’ai dû mal à concevoir une quelquonque antipathie pour ces ascètes mineurs, comparé aux parasites majeurs et leurs dépenses somptuaires que j’ai cotoyé dans le service public. Eux, en +, on ne leur demande jamais de s’expliquer sur leurs choix, du côté moral notre société les classe dans la catégorie « successful ».

  5. Obsédé Textuel

    Ne vous y trompez pas. Ce sont ces gens-là, bien répertoriés par les syndicats, qui fournissent le gros troupes de TOUTES les manifs.
    Quels en soient les sujets !
    Ils ont juste à monter dans les bus gracieusement offerts.

    C’est ce qui permet à ces glandeurs professionnels de se racheter une modeste conscience politique en déclarant dans un forum ou bien un bistrot la phrase fétiche:
    « – J’ai été de tous les combats ».
    Mais oui ils osent appeler çà, des « combats » !

  6. VRP

    Les Inrocks… Un véritable torchon, qui fait généralement des critiques politiques proche des courants communistes, ils en sont même à minimiser la catastrophe économique soviétique parfois.

    1. simple citoyen

      Je crains que vous ne vous laissiez enfumer par l’image « communiste » des Inrocks. C’est avant tout un véhicule d’influence aux mains de Matthieu Pigasse (Codirecteur général délégué de la banque Lazard en France et vice-président de Lazard en Europe) grand ami de notre DSK international…

    1. Théo31

      Encore plus marrant quand ces communistes-là se réclament de Trotski :

      « La meilleure place pour un gréviste, ce moustique jaune et nuisible, c’est le CAMP DE CONCENTRATION. »

      Trotski, “Pravda”, 12 février 1920

  7. edgar

    ah… si tu avais repéré ce passage, espèce de crapule libérale, tu aurais fait un article encore meilleur : « Il dit le bonheur de cette vie sans boulot, les lectures, la musique et la masturbation. »

  8. Alex6

    Meler le nihilisme a cela me parait douteux. Certes il y a peu d’auteurs aussi incompris que Nietzsche mais mon entendement de sa philosophie est que le nihilisme est tout sauf de la molesse.
    L’objectif de Nietzsche c’est bien l’engagement total pour viser le depassement vers le sur-homme, pas franchement l’archetype du glandeur subventionne.

    Maintenant sur le fond, entierement d’accord. Il se cree d’ailleurs une classe de jeunes parasites, arrogants et imbus d’eux-memes assez insupportable en France. Recemment, un membre de cette caste en visite downunder s’est permis de critiquer fortement mon mode de vie, trop axe sur le travail etc… (imaginez, il m’arrive de bosser 50h / semaine lorsque certains projets sont urgents) La personne est encore etudiante a 28 balais, dans une filiere qui devrait peniblement lui ramener un tiers de mes revenus si elle trouve un jour un boulot.
    Mais peu importe, ces gens savent comment vivre, assenent des lecons sur le meilleur moyen de pouvoir vivre sans trop en faire, partisans du moindre effort. Quand ce fichu systeme d’assistanat tombera l’arme a la main, je serais le premier a deboucher le Champagne et a me foutre de leur situation miserable.

    1. Ouh là, tu parles du nihilisme de Nietzsche, moi, je parle bêtement de la vague philosophie qui prône une négation des valeurs d’un groupe social, d’une culture, du sens de la vie, sans plus y mettre ;)

  9. rutabaga

    @alex6
    Ce n’est pas parce que quelqu’un a critiqué votre mode de vie en vous comparant à un esclave, qu’il faille necessairement lui souhaiter de tomber dans la pire des misères.

    1. Alex6

      Je ne souhaite la misere a personne mais simplement que chacun vive en rapport avec ses revenus. Je songeais, pendant que cette personne critiquait mon mode de vie, aux 3000euros d’impots que je payais en France pendant que des parasites vivaient dessus a ne rien foutre.
      Je ne suis pas dans l’absolu contre de payer un impot pour assurer le maintien des fonctions regaliennes de l’etat mais un impot pour payer la paresse des autres, c’est hors de question.

  10. Gaël

    J’aimais bien les Inrocks quand j’étais plus jeune. La version mensuelle, la « vraie », celle qui ne parlait quasiment que de musique, m’a fait découvrir plein de trucs super sympas, et une grande partie de ma culture musicale s’est construite autour de leurs articles.
    J’ai décroché quand ils ont changé leur fusil d’épaule et qu’ils se sont mis à parler de tout, et surtout du reste. Quelque part, ils ont passé l’arme à (l’extrème) gauche. Tristesse.
    (note pour H16, le « palpitant mensuel qui parlait jadis de musique » est donc un hebdo, depuis un bail déjà ;) )

  11. Ano

    Je me souviens d’un reportage de M6 sur une femme ayant décidés de vivre en « harmonie » avec la nature et tout le boucan. Jusque là rien d’antilibéral en soit, elle vivait comme elle le voulait et ne faisait chier personne à vouloir imposer son modèle de vie. Sauf que Madame, avait notamment refuser de toucher l’argent de la vente de sa maison après divorce parce que l’argent c’est le mal (*), et vivez donc de divers allocations.

    * Pourquoi d’ailleurs toujours considérer l’argent comme une personne ?

    1. Laglute

      Tout à fait, vu aussi.

      L’article de H16 m’a fait immédiatement penser à ce reportage qui date à peine d’une année.

      C’était encore pire que ce que vous décrivez : elle squattait un terrain, donc bonjour le droit de propriété et était, à ce sujet, en cours de jugement d’expulsion avec le proprio. Vivait ensuite de diverses allocations. Se voyait généreusement offrir un accès à Internet dans un local prêté par la mairie ( devinez payé par qui… ) etc, etc, etc.

      Bon, elle abhorre l’argent, mais vivait de diverses allocs : cherchez l’erreur…

      Quand je pense que ma mère ne gagne que 700 euros à 62 ans et n’est aidée en aucune façon : elle a vu cette émission et était dégoûtée.

      Soyons joyeux, l’alloc autonomie pour les non-qualifiés-ne-trouvant-pas-de-travail ( réponse dans l’énoncé ) vient d’être pondue par nos cocos de droite…

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